La traversée et moi – Quand la mer devient juge : une nuit d’exil racontée par Frédéric Herman Tossoukpè

Dans cet extrait de La traversée et moi, Frédéric Herman Tossoukpè plonge le lecteur au cœur d’un départ clandestin où l’espoir affronte la peur. Une nuit en mer, tendue et implacable, où chaque vague devient verdict et chaque geste, une lutte pour rester vivant.

CHAPITRE 6 – Quand la mer devient juge

C’est ce soir

Le mot tomba comme une pierre dans un puits.

— Ce soir, on part.

Un murmure.
Puis un frisson.
Puis une onde qui traversa le camp comme une décharge.

Ceux qui dormaient se levèrent d’un bond.
Ceux qui priaient levèrent les yeux au ciel.
Ceux qui n’y croyaient plus se mirent à trembler.

Le passeur avait parlé.
Ce n’était pas une rumeur.
C’était une vérité.

La mer allait nous juger.

J’étais assis près de Paul quand on vint nous prévenir.
Il ne réagit pas tout de suite.
Il cligna des yeux.

Puis il me fixa avec une lueur étrange : moitié peur, moitié espérance. Ce mélange qu’on ne sait pas nommer.

— Ce soir ? demanda-t-il, comme si le mot était trop lourd pour sa bouche.

Je hochai la tête.

— On a encore une chance.

Il se leva difficilement. Son corps maigre protesta. Mais quelque chose se ranima en lui. Comme si l’annonce elle-même avait remis du sang dans ses veines.

Tout le camp s’agita.

On emballait les maigres affaires.
On cousait des billets dans des doublures.
On glissait des numéros sur des bouts de carton.
On écrivait des noms.
On murmurait des prières.
On se serrait longuement.

Pas comme on se dit au revoir.
Comme on se confie à l’inconnu.

Une femme embrassa son enfant en répétant :

— Ne pleure pas… ne pleure pas…

Un homme fit le signe de croix, trois fois, comme si la troisième pouvait le sauver.

Moi, j’écrivis une ligne dans ma petite Bible, au bord d’une page usée :

Si je meurs, que ce soit en tenant sa main.

La marche du silence

Vers 23 heures, un signe.
Un geste sec.
Un sifflement.

Et la file se forma.
Silencieuse. Presque solennelle.
Comme une marche funèbre qui refuse de se l’avouer.

Nous descendîmes la colline à pas feutrés.
Paul à mes côtés.
Je soutenais son bras.

Il boitait légèrement. Mais ne se plaignait pas. Son silence était plus fort que mes pensées.

Nous marchâmes longtemps.

Des pierres sous les pieds.
Des branches qui griffent les jambes.
Des respirations trop fortes qu’on retient.

Puis, entre deux rochers, la mer apparut.

Calme.
Immense.
Noire.

Elle ne faisait pas de bruit.
Mais elle semblait déjà décider.

Le ventre du bois

La barque était là.
Au pied d’une crique.

Une longue coque de bois écaillé, autrefois bleue, maintenant rongée par le sel et la fatigue. Elle tanguait doucement, attachée à un rocher par une corde effilochée.

À côté, des bidons d’essence.
Quelques gilets fatigués.
Et un moteur qui paraissait lui-même hésiter à vivre.

Paul la fixa.
Longtemps.
Moi aussi.

Dans ma poitrine, une seule question cogna :

Est-ce que ça tiendra jusqu’à l’Espagne ?

Mais il n’y avait plus de place pour le doute.
C’était maintenant… ou jamais.

Les hommes du réseau murmuraient des ordres.

— Pas de bruit.
— Montez vite.
— Asseyez-vous.
— Ne bougez plus.

On s’installa.

Serrés.
Trop serrés.
Vingt-cinq… trente… peut-être plus.

Des visages tendus.
Des mains moites.
Des regards qui se fuyaient pour ne pas montrer la peur.

Les femmes pressaient leurs enfants contre elles comme si leur chaleur pouvait suffire.

Un homme serrait un Coran.
Un autre un chapelet.
Un troisième une photo plastifiée déjà mouillée par la sueur.

Le bois était froid.
L’odeur d’essence et de sel piquait les narines.

Il n’y avait pas assez de gilets.

Paul n’en eut pas.
Moi non plus.

Mais j’avais sa main.
Et lui la mienne.

Un des hommes tapa sur le moteur.
Murmura.
Jura.
Essaya encore.

Puis il lâcha, d’une voix basse et tranchante :

— Si vous paniquez, vous mourrez. Si vous survivez… vous oubliez que vous nous avez vus.

Et il coupa la corde.

La barque glissa.
Lentement.
Comme un cercueil qui apprend à flotter.

Les vagues ont une voix

Au début, la mer semblait presque douce.

Le moteur ronronnait.
Le ciel était noir, piqué d’étoiles.

Chacun fixait l’horizon invisible comme si l’Espagne allait surgir d’un coup. Comme une porte qui s’ouvre.

Paul tremblait.

— Tu crois qu’on va y arriver ? murmura-t-il.

Je ne répondis pas.

Je serrai sa main plus fort.
Comme si cette étreinte pouvait tenir le monde en équilibre.

Puis l’air changea.

Un frisson passa.
Le vent se leva.

Une première vague fit tanguer la barque.
Un craquement.
Un gémissement du bois.

Les regards se croisèrent.

Des prières reprirent. Pressées. Haletantes.

Le moteur hésita.
Un homme écopa avec ses mains, frénétiquement, comme si l’océan était un seau renversé.

L’eau entra.
Une giclée froide.
Elle frappa nos jambes.

Une femme étouffa un cri.
Un enfant pleura.

Le passeur siffla :

— Silence !

Mais le silence était déjà parti.

La mer se faisait plus lourde.
Plus épaisse.

Elle n’était plus un chemin.
Elle devenait une sentence.

Une deuxième vague arriva.
Plus haute.
Plus brutale.

Elle monta dans la barque comme une bête.

L’eau éclaboussa les visages.
Le sel brûla la gorge.

Quelqu’un vomit.
L’odeur acide se mélangea à l’essence.

Une femme glissa.
Son enfant lui échappa.

Elle hurla :

— Mon bébé ! Mon bébé !

Un homme tenta de le rattraper.
Il perdit l’équilibre.
Un autre le poussa sans le vouloir.

Les corps se heurtèrent.
Les genoux frappèrent.
Les coudes écrasèrent.

On était trop nombreux.
Trop lourds.
Trop vivants pour ce bout de bois.

Paul s’agrippa à moi.

— Pierre… j’ai peur.

Moi aussi.

Mais je ne pouvais pas lui donner ma peur.
Je devais lui donner du courage.

Je lui collai mon front contre le sien.

— Regarde-moi. Respire. On est ensemble.

Il hocha la tête.

Ses lèvres tremblaient.
Ses doigts serraient les miens comme un enfant serre un dernier jouet.

Le cri englouti

La troisième vague n’arriva pas comme une vague.
Elle arriva comme une décision.

Un mur.
Un coup.
Un choc.

Le bois craqua.

Un craquement horrible.
Comme un os qu’on brise.

La barque bascula.
Tout bascula.

Le ciel devint eau.
L’eau devint ciel.

Des cris éclatèrent.
Des cris d’hommes.
Des cris de femmes.
Des cris d’enfants.
Un cri collectif.

Puis la mer nous prit.

Je fus avalé.
D’un coup.
Sans préparation.
Sans souffle.

L’eau entra dans mon nez. Dans ma bouche. Dans mes oreilles.

Le sel brûlait.
Le froid mordait.

Les yeux ouverts, mais aveugles.

Je frappais.
Je battais.
Je cherchais le haut.

Je heurtais des jambes.
Des bras.

Un corps passa sur moi, lourd, paniqué.

Une main me griffa le visage.

Je sentis une douleur.
Du sang.

Je ne savais pas si c’était le mien.

Je remontai.
Je respirai.

Une bouffée d’air.
Une bouffée sale.

Puis une vague me recouvrit encore.

J’entendais des appels.

— Aidez-moi !
— Maman !
— Je coule !
— Allah !
— Jésus !

Les prières se mélangeaient aux cris comme un chant fou.

Je refis surface.

Je hurlai :

— PAUL !

Le vent m’arracha le cri.

Je tournai sur moi-même.

Je vis la barque.
Ou ce qu’il en restait.

Une masse de bois retournée.
Des silhouettes accrochées comme des insectes sur une planche.

Et l’eau…


Extrait du roman La traversée et moi de l’écrivain Frédéric Herman Tossoukpè



Extrait du roman La traversée et moi de l’écrivain Frédéric Herman Tossoukpè


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Une réponse à “La traversée et moi – Quand la mer devient juge : une nuit d’exil racontée par Frédéric Herman Tossoukpè”

  1. Avatar de Pascal
    Pascal

    C’est effrayant, ça fait pitié mais c’est la vérité. Que devons nous aller chercher en occident si nos ressources sont mieux exploitées avec une bonne gouvernance ??

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