Interview – Les mille commandements de Inès Somakpo

À travers Les mille commandements, Inès Somakpo propose un récit profondément ancré dans les réalités familiales, sociales et générationnelles. L’histoire de Tina, jeune femme en quête de liberté, met en lumière les tensions entre autorité parentale, désir d’indépendance et responsabilité individuelle. Entre rébellion, dérives et retour aux sources, ce roman soulève des questions essentielles sur l’éducation, les choix de vie et leurs conséquences. Nous recevons aujourd’hui l’autrice pour mieux comprendre les intentions et les enseignements de cette œuvre.  

I. Genèse et intention de l’œuvre

LDL : Les mille commandements est un récit profondément ancré dans les réalités familiales, sociales et générationnelles à travers l’histoire de Tina, jeune femme en quête de liberté. Dites-nous qu’est-ce qui vous a inspiré l’écriture de cette œuvre et la création du personnage de Tina ? 

IS :  Je vous remercie pour cette approche… L’écriture de ‘’Les mille commandements’’ a été inspirée des réalités quotidiennes et du chemin de vie de la plupart des jeunes du XXI siècle au Bénin, offrant un reflet des attitudes de ces derniers. En effet, le personnage  de Tina est particulièrement créé à cette image ; celle d’une personne vivant pour la soif de l’autonomie absolue, la liberté. Un sujet qui, dans un autre sens, est une bonne chose. Mais la liberté loin d’être un tremplin est une prise de décision majeure et qui décide, assume.

LDL : Pourquoi avoir choisi de centrer votre récit sur une dynamique familiale aussi tendue, dès les premières pages ? 

IS :  En Afrique et exclusivement dans notre pays, la famille est le réceptacle même de l’éducation. Dans cette lancée, bien que la modernisation apporte de réels changements dans l’approche des parents vis-à-vis des enfants, les actions de ceux-ci n’en restent pas moins africaines qu’antan. Réussir dans l’éducation des enfants est primordial pour un parent africain quitte à être quelquefois sévère. Ceci est en réalité pour accentuer la place qu’occupe une bonne éducation dans notre culture. 

LDL : Le titre évoque une multiplicité de règles. Que représentent réellement ces “mille commandements” dans votre vision ? 

IS : Les mille commandements, représentent les multiples autres règles que la vie elle-même nous dicte sans notre consentement, sans attendre que nous grandissons un peu ou que nous soyons prêts à encaisser. 

Les mille commandements, pour dire tout simplement qu’en matière de vie, les règles, les lois, sont infinies.

II. Famille, autorité et éducation

LDL : Dans votre roman, les parents apparaissent à la fois protecteurs et stricts. Comment définiriez-vous leur rôle dans la trajectoire de Tina ?

IS : Dans toute famille, les parents sont protecteurs et dans la dynamique de cette famille au fil du roman, on dira que seule la protection ne suffit pour élever des enfants. Ici, la fermeté est requise pour mieux éduquer. A travers le personnage de Tina, ceux-ci ont joué sur les deux tableaux (protection et correction) et sur une troisième, qui est de la laisser expérimenter ce qu’elle pense être simple et facile à vivre. 

Puisque quand la protection, les corrections et les conseils ne donnent pas le résultat escompté, la place vient indubitablement à la vie elle-même qui se fait maître de l’homme.

LDL : La notion de liberté est au cœur des conflits familiaux. Selon vous, à partir de quel moment un jeune devient-il réellement libre ?

IS : Cela va de soi, de l’œil avec lequel on perçoit cette réalité et aussi des circonstances. Humain que nous sommes, sommes-nous vraiment libres ? On pourrait penser qu’après les diplômes on est libre. Mais l’obtention du parchemin n’est pas la fin. Il y a la vie professionnelle qui vient tout mixer avec celle de la famille. Et bien que peut-être, certaines décisions nous reviennent, l’influence de ceux-ci continue toujours à suivre. Avant même que cette tournée ne termine avec les parents et leurs exigences, vient celle du foyer (peu importe du côté homme ou femme) et très vite avec nos propres enfants. Parce que même étant parent, notre liberté est restreinte à cause des enfants.

En bref, l’Homme n’est réellement libre même s’il jouit de sa pleine liberté dans la nature et non dans les enclos d’une prison.

LDL : Vous écrivez que “la liberté a un prix”. Comment ce principe structure-t-il l’évolution du personnage principal ?

IS : Elle a horreur des règles depuis le cocon familial et donc cette évidence, elle l’a comprise bien trop tard. Le personnage de Tina est structuré en rapport avec sa sœur ainée Evelyne qui malgré qu’elle soit elle aussi, soumise aux contraintes des parents, a une vision bien assez aiguisée et différente de ce qu’est la liberté. Une vision qu’elle a bien essayé de faire comprendre à Tina qui n’en avait rien à faire, mais qui finit tardivement par comprendre la force de ces mots. 

III. Parcours de Tina : entre rébellion et chute

LDL : Tina incarne une jeunesse en quête d’indépendance, parfois sans repères. Que vouliez-vous montrer à travers ses choix et ses excès ?

IS : A travers ses choix et excès, je souhaite mettre une lumière sur les actions, les dérives de notre jeunesse qui continue à vivre la vie réelle comme dans leurs pensées. Certes, il n’y a rien de mal à rêver mais il faut savoir quand se réveiller à temps pour voir les choses plus clairement. De plus, montrer que la fameuse phrase populaire ‘’La liberté s’arrache’’, bien que vraie, a des limites et n’est valable que dans d’autres circonstances. Comme exemple, au milieu d’une famille polygamique dans laquelle régie des coups et blessures pour un rien du tout, dans une entreprise où au-delà du salaire esclavagiste, les violences émotionnelles sont au menus ou encore dans un foyer sans aucune paix avec les violences domestiques…l’on pourrait utiliser à bien cette phrase afin d’inciter les victimes à quitter un tel environnement d’oppression et nocif, à se relever, à donner le meilleur d’eux-mêmes pour bâtir une vie plus épanouie loin de ces ondes négatives.

Mais dans le cas de Tina, en quoi une famille soucieuse de votre avenir est-elle la source de votre amertume et le frein de votre épanouissement ? 

J’aimerais souligner que, jeunes que nous sommes, nous devons voir le monde d’une manière plus profonde, réfléchir (vraiment) avant d’agir (puisque notre avenir n’est pas un jeu de domino ou de hasard) et surtout éviter d’être platonique dans les réflexions par rapport aux proverbes et paraboles, lesquels pourraient bien conduire à notre perte.

LDL : Son parcours est marqué par des décisions difficiles, notamment son entrée dans la prostitution. Était-ce une manière d’illustrer les dérives possibles d’une liberté mal comprise ? 

IS : Bien évidemment. Être libre peut être un choix mais c’est aussi une responsabilité. La liberté en soi n’est pas une prison mais faudrait encore savoir comment être libre et profiter de sa liberté. Ce qui met tout dans une même boucle s’avère être les moyens financiers et la morale qui dévoile assez bien la personnalité de l’individu.

En fait, la prostitution, c’en est un cas et est le plus récurrent chez les jeunes filles trop ambitieuse et surtout trop paresseuse mais rêvant d’une vie assez confortable sans bataille noble et équitable pour la cause. Pour d’autres encore et surtout les jeunes garçons, c’est bien pire, ce qui les conduit facilement en prison et donc finissent par perdre cette même chose pour laquelle ils courraient.

LDL : À travers ses échecs professionnels et personnels, cherchez-vous à dénoncer un manque de préparation des jeunes à la vie adulte ? 

IS : Les jeunes sont souvent trop pressés de vivre une vie noble, une vie qui émane de leurs rêves, de leurs pensées les plus profondes et les plus romantiques. Mais ce qu’ils oublient, c’est que la vie réelle loin d’être un conte de fée est tissée sur un chemin tortueux qui demande de la patience mais aussi l’adaptation au processus. Même née avec une cuillère en argent dans la bouche, elle n’est pas plus aisée. Puisque la vie adulte est une réalité qu’on découvre sur le tas, une réalité qui choque parfois parce qu’elle est réservée pas aux plus adultes mais aux plus matures.

IV. Regards croisés : les sœurs et les modèles de vie

LDL : Les parcours d’Evelyne et d’Aude contrastent fortement avec celui de Tina. Que symbolisent-elles dans le récit ? 

IS : Comme deux faces d’une même pièce ou les revers de la main, Evelyne et Tina sont chacune des côtés. Aude quant à elle, si on suit le récit n’est ni d’un ni de l’autre, elle vacille ; mais finit par trouver son repère quant au meilleur choix qu’il lui faut pour non seulement être épanouie mais garder l’équilibre entre sa propre vie et ses parents. 

La personnalité de ces filles symbolise les côtés ou les faces de la vie, soit le bien, soit le mal, soit la joie, soit la peine, le positif ou le négatif, et la liste reste sans fin. Puisque tout ce qui est, à son opposé, face au miroir de l’existence. Et chaque humain prend son parti au cœur de  sa propre vie à travers ses choix.

LDL : Peut-on dire que votre roman propose plusieurs modèles de réussite ou de construction personnelle ?

IS : Le lecteur a libre choix de voir à travers ‘’Les mille commandements’’. Pour ma part, le soi recherché par chaque humain est un processus qui va d’un individu à un autre. Ceci provient d’un résultat assez filtré par les expériences de la vie, les choix et chacune des décisions prises tout au long du chemin. La joie comme la tristesse, l’échec comme la réussite…est un choix individuel qui émane encore de nos choix et de nos actions car à chaque action sa réaction, à chaque décision (bonne comme mauvaise), ses conséquences. 

V. Responsabilité, conséquences et retour aux sources

LDL : Le retour de Tina vers sa famille marque un tournant. Que représente ce moment dans la logique globale du roman ?

IS : Cet épisode marque l’un des points focaux du roman par le fait qu’il confirme que la vie comme maître de l’éducation de l’Homme a ses manières pour enseigner soit en douceur soit en douleur mais arrive toujours à inculquer la leçon de droit. 

LDL : La maternité semble jouer un rôle décisif dans sa transformation. Est-ce une forme de renaissance pour le personnage ? 

IS : Si l’on veut le dire ainsi. Avec sa maternité précoce et surtout difficile, elle comprit la valeur des enseignements et mise en garde de ses parents mais aussi que la liberté mal utilisée peut conduire dans l’abîme. Une transformation c’en est une, puisqu’aucun parent avec tous ses sens ne pourrait accepter que sa progéniture mène une vie de débauche. En se projetant dans l’avenir avec son enfant, elle se remet en question à travers la vie de gourgandine qu’elle a menée et de son ressentiment si son enfant venait à prendre un tel chemin.

LDL : Le nom donné à l’enfant, “Ounlè” — “je suis revenu à la maison” — est très symbolique. Que souhaitez-vous exprimer à travers ce choix ?

IS : Qui sème le vent récolte la tempête dit-on. Tina a compris les enseignements de la vie beaucoup trop tard. Le choix de ce nom pour son nouveau-né est pour se rappeler d’où elle venait et là où elle est censée se rendre. ‘’Ounlè‘’, comme pour dire, après toutes ces années d’égarement, j’ai enfin compris. Un petit nom qui représente à la fois le passé, le présent mais aussi le futur. Et ceci surtout pour souligner que malgré les erreurs, qu’on peut entamer un nouveau chapitre de notre vie même en partant du désarroi. 

VI. Message et portée de l’œuvre

LDL : À travers Les mille commandements, quel message souhaitez-vous adresser à la jeunesse d’aujourd’hui ? 

IS : Je souhaite insuffler à notre jeunesse que notre vie n’est pas un jeu. Que notre avenir commence à prendre vie à travers nos décisions, nos choix en tant que jeune. Que notre fin n’est que le résultat ou simplement les conséquences de nos actes. Et que, l’enseignement ou la leçon la plus banale peut devenir la plus dure des leçons que nous donne la vie.

LDL : Votre roman semble défendre l’idée que les règles ne sont pas des contraintes, mais des repères. Est-ce votre conviction personnelle ?

IS : Plus qu’une conviction, ceci est une observation. Puisque loin de nous empêcher de faire ci ou ça, une petite raison évidente se cache derrière elle et souvent cette évidence est découverte tard, pas pour coller à notre personnalité l’idiotie mais pour que nous apercevons à l’avenir les choses avec un œil aiguisé. 

LDL : Si vous deviez résumer votre ouvrage en une seule leçon de vie, quelle serait-elle ?

IS : Comme la toute première phrase de ce roman : « N’écoute personne, tu écouteras la vie.»

Tout simplement pour dire que la vie sait éduquer même quand tous les enseignants du monde échouent.

Merci pour vos réponses ! 

À travers le parcours de Tina, Inès Somakpo livre un récit à la fois dur et profondément éducatif, où chaque choix entraîne des conséquences irréversibles. Les mille commandements, apparaît ainsi comme une réflexion sur la liberté, la responsabilité et le rôle fondamental de la famille dans la construction de l’individu. Un roman qui interpelle, questionne et rappelle, avec force, que l’on ne devient véritablement libre qu’en assumant pleinement ses actes.

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