Théraplume célèbre son premier anniversaire autour de « 60 millions » de Chrys Amègan 

Le samedi 27 juin 2026, la librairie Théraplume a vécu un moment particulier. Fidèle à sa programmation régulière de rencontres littéraires, elle recevait pour son sixième rendez-vous de l’année l’écrivain béninois Chrys Amègan autour de son ouvrage 60 millions, un recueil de nouvelles publié aux Éditions Savanes du Continent. L’occasion a également servi à célébrer, en différé, le premier anniversaire de la librairie, officiellement lancée le 6 juin 2025. Pendant plusieurs heures, auteurs, lecteurs et amoureux des livres ont échangé dans une atmosphère conviviale autour de l’écriture, de l’engagement littéraire, des réalités sociales et des thématiques abordées dans l’œuvre. 

Une plume née de la solitude, de la lecture et des révoltes

Interrogé sur ses premiers pas dans l’écriture, Chrys Amègan est revenu avec émotion sur ses années passées à l’École normale supérieure (ENS). « J’ai commencé à l’ENS, où j’ai commencé à écrire mes douleurs, mes révoltes, ma solitude, mais aussi mes espoirs, mes sentiments, mon moi, mon monde », a-t-il confié. 

À ses débuts, il écrit essentiellement de la poésie, couchant ses vers dans un bloc de papier à lettres qui ne le quittait presque jamais. Ses récits lui semblaient alors « des bavardages creux et vides », contrairement à ses poèmes dans lesquels il trouvait de la « kpintitude », de la contenance et de la verve. 

Avec le temps, la lecture, la maturité et les échanges sur les réseaux sociaux lui donnent davantage confiance. Ses publications sur Facebook, consacrées à ce qui le touche et surtout le révolte, reçoivent un accueil encourageant de ses lecteurs et de plusieurs plumes reconnues du pays. Mais le véritable déclic viendra du père Destin Akpo.

« Mon frère, quand je vois la kpintitude de ta plume sur Facebook, ce serait un gâchis énorme que tu n’aies pas déjà à ton actif plusieurs manuscrits », lui écrit-il un jour via Messenger. Une phrase qui agit comme un électrochoc. 

Quand l’actualité politique pousse à écrire

L’écrivain a également évoqué l’influence du contexte sociopolitique béninois sur son engagement d’auteur. Il revient notamment sur l’année 2019, marquée par de fortes tensions politiques au Bénin. Les affrontements entre populations et forces de l’ordre dans plusieurs localités, notamment à Savè, Kilibo, sur le campus universitaire et à Cotonou, l’interpellent profondément. 

Dans un groupe de discussion entre enseignants, il lit alors ce message : « J’espère que les écrivains du pays sont en train d’immortaliser tout ce qui se passe afin que nos enfants puissent lire après ce à quoi nous assistons aujourd’hui. » Cette réflexion le bouleverse.

Il réalise alors que de nombreuses périodes importantes de l’histoire politique béninoise ont été relativement peu fictionnalisées dans la littérature nationale. Le même jour, il commence l’écriture de Bitawali, un manuscrit de près de cinq cents pages qui ne verra peut-être jamais le jour, mais qui marque un tournant décisif dans son rapport à l’écriture. 

La naissance de 60 Millions

En 2020, une autre expérience vient renforcer son désir d’écrire. Son ami de longue date, l’écrivain Daté Atavito Barnabé-Akayi, l’invite à participer à un projet collectif de recueil de poèmes aux côtés de plusieurs autres auteurs. Sous l’impulsion de ses proches et après un important travail de réécriture de textes jusque-là restés dans ses tiroirs, naît finalement 60 Millions, publié aux Éditions Savanes du Continent et préfacé par Éric-Amour Amayidi.

Publié en 2023, ce recueil de sept nouvelles explore avec acuité les multiples facettes de la femme et les contradictions de la société contemporaine à travers des thèmes tels que le féminisme, l’infidélité, la cupidité, les injustices sociales, les rapports de pouvoir ou encore les aspirations individuelles. 

Sept nouvelles, sept plongées dans les contradictions humaines 

Le recueil s’ouvre avec La Carte de la Vérité, où un secret de paternité menace de bouleverser plusieurs vies. Le Cinquième Mari met en scène une manipulation qui conduit un homme innocent en prison. Dans La Soutane Fouineuse, une femme qui a sacrifié son foyer au profit d’une dévotion excessive se retrouve confrontée à une réalité implacable. 

La nouvelle éponyme, 60 Millions, raconte le destin de Lougbè, victime de sa propre obsession de l’argent. Cœur d’Ange explore la rédemption et les blessures du passé. Bout de Chair met en lumière le sacrifice inattendu d’une patronne envers celle qu’elle maltraitait.

Enfin, La Colère du Soleil clôt le recueil sur un drame de la jalousie aux conséquences irréversibles.

Enseignement, retraite, féminisme et responsabilité individuelle 

Au cours des échanges, plusieurs thèmes présents dans l’œuvre ont été abordés, notamment le métier d’enseignant, profession qu’exerce également Chrys Amègan, ainsi que la question de la retraite et la manière dont l’auteur envisage cette nouvelle étape de la vie.

L’écrivain a également développé sa vision des rapports entre les femmes et les hommes. Il a plaidé pour un féminisme qu’il souhaite responsable, insistant sur l’idée que chaque être humain doit assumer la responsabilité de ses actes. 

Il a notamment défendu une lecture critique de certains discours féministes contemporains qu’il juge parfois excessivement victimaire ou contradictoire, tout en rappelant la nécessité de lutter contre toutes les formes de violences, qu’elles touchent les femmes ou les hommes. 

Une critique du matérialisme et de la quête du paraître

L’un des aspects les plus discutés de 60 Millions demeure sa critique du matérialisme. Selon Chrys Amègan, une partie de la jeunesse actuelle privilégie le paraître au détriment de l’être. Le problème, explique-t-il, n’est pas le désir d’une vie meilleure ou le rêve d’une certaine réussite sociale. Ce qui l’interpelle davantage est la volonté de vivre dans le luxe sans accepter les efforts, le travail et les sacrifices qu’une telle vie exige. 

À travers la nouvelle 60 Millions, l’auteur dénonce ce matérialisme qu’il qualifie de parasitaire et la paresse qui conduit certaines personnes à rechercher des raccourcis destructeurs. 

Une écriture profondément béninoise

Questionné sur son style, ses choix lexicaux, ses néologismes et les noms attribués à ses personnages, Chrys Amègan a répondu sans détour : « Le lectorat béninois. ». L’auteur puise volontairement dans son univers linguistique et culturel afin de construire une écriture profondément enracinée dans les langues et imaginaires béninois, tout en préservant une portée universelle. 

Ainsi, plusieurs noms de personnages renvoient directement aux langues du continuum gbé, notamment le saxwè et le mina, et portent une charge symbolique qui éclaire leur personnalité ou leur destin. Cette onomastique particulière participe à la singularité de son projet créatif et confère à ses récits une saveur résolument béninoise.

Théraplume, une année au service du livre et du bien-être

Cette rencontre littéraire a également été l’occasion de célébrer le premier anniversaire de la librairie Théraplume, fêté en différé. L’anniversaire proprement dit était intervenu le 6 juin dernier. Portée par un groupe de jeunes passionnés, avec à leur tête Christeuge Hounkpevi, Théraplume se présente comme un concept inédit au Bénin et, selon ses initiateurs, encore peu expérimenté en Afrique de l’Ouest. 

Au cœur de cette initiative se trouve la bibliothérapie, une approche qui place le livre au service du bien-être, de la reconstruction personnelle et de l’accompagnement des individus. 

L’histoire de Théraplume remonte au 10 septembre 2022, date de la première réunion des initiateurs autour de cette vision commune. Après plusieurs années de maturation, le lancement de la librairie en ligne le 6 juin 2025 puis l’ouverture de l’espace physique ont marqué des étapes décisives dans la concrétisation du projet. 

L’ambition est claire : accompagner toutes les catégories de personnes à travers la lecture et faire du livre un véritable outil de transformation intérieure. À cette occasion, Christeuge Hounkpevi a rappelé la philosophie qui sous-tend le projet, s’appuyant sur cette citation de Charlie Chaplin : 

« Il faut apprendre non pas pour l’amour de la connaissance, mais pour être délivré de l’ignorance. » 

À travers ces mots, il a insisté sur la place centrale du livre dans la vie quotidienne et sur la nécessité d’en faire un véritable bouclier face aux épreuves de l’existence. La cérémonie s’est achevée dans une ambiance chaleureuse par la coupure du gâteau d’anniversaire et la présentation des vœux. 

Au-delà de la célébration, cette première année de Théraplume rappelle qu’au Bénin aussi, de nouvelles initiatives émergent pour rapprocher davantage le livre des citoyens et faire de la lecture un instrument de mieux-être individuel et collectif. 

Une initiative qui mérite d’être soutenue au regard de ses ambitions et de l’importance de la solution qu’elle propose au public. Car, comme le rappelle une formule désormais célèbre dans le monde du livre : « Le meilleur moyen de soutenir les librairies, c’est d’acheter des livres. » 

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