La Bibliothèque nationale du Bénin : du sanctuaire du silence au carrefour du tourisme et de l’économie 

Longtemps perçue comme un lieu feutré, réservé aux chercheurs, aux étudiants et aux amoureux du livre, la bibliothèque nationale renvoie l’image d’un espace de conservation. Archives, ouvrages rares, mémoire collective : tout y dort dans le calme. 

Et si ce calme devenait une force ? Dans un contexte où la culture s’impose comme levier de développement, la Bibliothèque nationale du Bénin peut changer de statut. Elle peut cesser d’être seulement un dépôt pour devenir un site touristique, un acteur économique et un ambassadeur du pays à l’international. 

La Bibliotheca Alexandria : quand le génie égyptien fait des devises 

L’exemple le plus parlant se trouve à Alexandrie. Inaugurée en 2002, la Bibliotheca Alexandrina revendique l’héritage de l’ancienne bibliothèque de l’Antiquité. Elle est aujourd’hui à la fois centre de recherches et monument visité. 

L’accès y est payant. Un touriste étranger débourse environ 150 EGP, soit 4,5 USD ou près de 3 000 F CFA. En haute saison, l’institution accueille en moyenne 2 000 visiteurs par jour. Sur un an, elle dépasse 800 000 entrées, un chiffre supérieur à celui de sites comme le Fort Qaitbay. 

La billetterie seule pèse lourd. 800 000 visiteurs multipliés par 150 EGP donnent environ 120 millions EGP de recettes annuelles, soit 3,6 millions USD ou 2,2 milliards F CFA. À cela s’ajoutent les expositions temporaires, la boutique, les catalogues, les événements. La démonstration est faite : une bibliothèque peut être un temple du savoir et une entreprise culturelle rentable. 

Et si le Bénin s’en inspirait ? 

Le Bénin dispose d’atouts comparables. Manuscrits anciens, archives coloniales, trésors royaux, fonds littéraires : ces collections dorment souvent loin du regard du public. Les mettre en scène reviendrait à transformer un patrimoine invisible en attraction.

Quatre pistes concrètes se dégagent : 

Des espaces d’exposition modernes pour présenter manuscrits, objets royaux et documents patrimoniaux avec muséographie et médiation.

Des visites guidées multilingues afin d’accueillir les touristes étrangers et de rendre lisible la richesse des fonds.

Des produits dérivés : catalogues, reproductions d’archives, objets artisanaux inspirés des collections. 

Une intégration aux circuits touristiques aux côtés des musées, des palais royaux et des sites historiques 

Quel gain pour l’économie ? 

Les retombées ne seraient pas uniquement culturelles. 

D’abord, des recettes directes via la billetterie et les services annexes. Ensuite, des emplois : guides, agents d’accueil, médiateurs, artisans. Puis un effet d’entraînement sur l’hôtellerie, la restauration et le commerce de proximité autour de la bibliothèque. Enfin, une image du Bénin repositionnée, où la culture occupe une place centrale dans la stratégie de développement. 

Faisons une étude estimative…

Avec une fréquentation deux fois moindre que celle d’Alexandrie, soit 400 000 visiteurs par an, et un billet fixé à 2 000 F CFA, la Bibliothèque nationale du Bénin pourrait générer près de 800 millions de F CFA par an. En gros, ces projections montrent tout le potentiel économique de la Bibliothèque Nationale 

Rendre la bibliothèque vivante 

Le défi dépasse les chiffres. Il faut changer le regard. La bibliothèque doit sortir de l’austérité pour devenir un lieu de vie. 

Des expositions temporaires sur les royaumes du Dahomey, sur les traditions orales ou sur les écrivains béninois pourraient attirer familles et scolaires. Des conférences, des festivals littéraires, des projections de documentaires renforceraient son attractivité. La bibliothèque deviendrait alors un centre de médiation, un pont entre les générations et un outil de transmission. 

Un impact qui dépasse les murs 

Cette transformation aurait un effet en cascade. Elle renforcerait l’éducation en donnant aux jeunes un accès valorisé au patrimoine. Elle stimulerait la recherche avec des ressources mieux financées. Elle accroîtrait le rayonnement international du Bénin en attirant chercheurs et curieux du monde entier. Elle diversifierait enfin l’économie en ajoutant le tourisme patrimonial aux secteurs porteurs. 

Le rôle indispensable de l’État pour transformer la Bibliothèque nationale 

Sans une volonté politique forte et un engagement concret de l’État, la transformation d’une Bibliothèque nationale vers un espace réellement moderne et attractif ne resterait qu’un vœu pieux. En effet, une institution culturelle d’une telle envergure ne peut pas réussir cette mue seule : elle doit bénéficier d’un accompagnement financier conséquent et d’un appui institutionnel solide, capables de soutenir des actions durables. Pour cela, l’Etat jouerait un rôle décisif à travers :

La modernisation des infrastructures 

En effet, l’un des principaux chantiers concerne la modernisation des infrastructures. Cela englobe notamment la muséographie, l’amélioration de l’accessibilité pour tous les publics, ainsi que la mise aux normes et la sécurisation des fonds rares. De tels travaux nécessitent des moyens financiers importants, difficiles à mobiliser sans l’intervention directe de l’État. Celui-ci peut, au besoin, s’appuyer sur des partenariats public-privé afin d’accélérer la réalisation des projets et d’optimiser les investissements. 

La redéfinition de la politique culturelle et éducative  

Au-delà des infrastructures, la bibliothèque doit aussi devenir un lieu vivant et pleinement intégré à la société. Pour y parvenir, l’État dispose d’un levier essentiel : inscrire la Bibliothèque nationale dans les programmes scolaires et universitaires. En la rendant incontournable dans le parcours éducatif des jeunes et des étudiants, l’État garantit un flux régulier de visiteurs, tout en renforçant l’ancrage de l’institution dans la culture quotidienne des citoyens. 

Cette démarche contribue également à former de nouveaux publics, à encourager la lecture, et à valoriser le patrimoine culturel et documentaire national. 

La promotion de la bibliothèque à l’international grâce aux circuits officiels 

L’État peut donner à la Bibliothèque nationale une visibilité immédiate au niveau international. En l’intégrant aux circuits officiels de promotion du Bénin à l’étranger, la bibliothèque devient plus accessible et plus attractive pour les tour-opérateurs et les agences de voyage. Cette intégration permet non seulement de renforcer l’image du Bénin, mais aussi de positionner la bibliothèque comme une destination culturelle à part entière. 

En somme, la Bibliothèque nationale du Bénin n’a pas vocation à rester un simple garde-mémoire. Elle peut devenir un moteur : de savoir, de revenus, de fierté. Le pays est riche d’histoires, de traditions et de trésors qui méritent d’être montrés, expliqués et partagés. 

La Bibliotheca Alexandrina l’a prouvé. Au Bénin, adapter ce modèle, c’est conjuguer mémoire et prospérité, et donner à la culture la place qu’elle mérite dans le développement national.

✍️ Didier VOITAN, Professionnel du patrimoine culturel, documentaliste et expert en valorisation du patrimoine, tourisme culturel, archives et bibliothèques. 

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