Et si ce que nous appelons persévérance n’était parfois que la peur d’abandonner ? Dans cette chronique, Johane Joseph, alias JJ Gaïana, interroge notre attachement aux relations, aux projets et aux rêves qui ne correspondent plus nécessairement à la personne que nous sommes devenus. À travers une réflexion lucide et profondément humaine, la chroniqueuse distingue la persévérance de l’acharnement et rappelle que le temps, les efforts ou les sacrifices déjà consentis ne constituent pas toujours une raison suffisante pour continuer. Apprendre à lâcher prise, c’est aussi accepter le changement, reconnaître la fin d’une histoire et comprendre que certaines portes fermées peuvent simplement indiquer une autre direction.
Avec sa chronique hebdomadaire Sans anesthésie, Johane Joseph explore sans détour les émotions, les fragilités et les réalités que nous avons souvent du mal à regarder en face. Ici, elle nous invite à une question essentielle : faut-il continuer à se battre pour une situation qui exige de nous perdre nous-mêmes ?
Et si ce que nous appelons persévérance n’était que votre peur d’abandonner ?
Il y a des choses que nous savons depuis longtemps terminées et que nous continuons pourtant à défendre.
Une relation dont nous connaissons les limites, mais à laquelle nous cherchons encore une chance. Un projet qui nous épuise davantage qu’il ne nous nourrit, mais que nous refusons d’abandonner parce que nous avons déjà tant donné. Un rêve qui appartenait à une ancienne version de nous-mêmes et auquel nous restons attachés par fidélité à la personne que nous étions lorsque nous l’avons commencé.
Nous appelons cela persévérer.
C’est parfois vrai.
Et parfois non.
On nous a tellement appris à nous battre pour ce que nous voulons que renoncer nous paraît presque honteux. Depuis l’enfance, on nous raconte les histoires de ceux qui ont réussi parce qu’ils n’ont jamais abandonné. On célèbre celui qui a recommencé cent fois, celui qui a tenu malgré les obstacles, celui qui a continué lorsque tout le monde lui disait d’arrêter.
Mais on raconte beaucoup moins les histoires de ceux qui ont eu le courage de reconnaître que leur chemin n’était plus là.
Peut-être parce que renoncer ne ressemble pas à une victoire.
Pourtant, il existe une différence fondamentale entre persévérer et s’acharner.
La persévérance accepte la réalité.
Elle rencontre un obstacle, cherche une autre manière d’avancer, ajuste son chemin, recommence lorsqu’il le faut. Elle peut même changer de stratégie sans considérer cela comme une trahison de son objectif.
L’acharnement, lui, refuse parfois de regarder ce qui est devant lui.
Il continue parce qu’il ne supporte pas l’idée que tout ce qu’il a investi puisse ne mener nulle part.
C’est là que nous nous piégeons.
Nous avons consacré cinq ans à une relation, alors nous nous disons qu’il faut encore tenir.
Nous avons travaillé pendant des mois sur un projet, alors nous refusons d’admettre qu’il ne nous ressemble plus.
Nous avons attendu tellement longtemps une personne qu’imaginer partir nous donne l’impression de rendre toutes ces années inutiles.
Mais le temps investi n’est pas une raison suffisante pour continuer à investir.
Ce n’est pas parce qu’une chose nous a coûté beaucoup qu’elle mérite nécessairement de nous coûter davantage.
Cette idée est difficile à accepter parce qu’elle nous oblige à faire le deuil de quelque chose de plus grand que ce que nous perdons : elle nous oblige parfois à faire le deuil de ce que nous pensions que cette chose allait devenir.
C’est peut-être cela qui nous retient le plus.
Pas ce qui existe encore.
Ce que nous espérions.
Nous ne sommes pas toujours attachés à une personne telle qu’elle est aujourd’hui. Nous sommes parfois attachés à celle qu’elle était, à celle qu’elle pourrait redevenir, ou à celle que nous avions imaginée à nos côtés.
Nous ne sommes pas toujours amoureux de notre rêve actuel. Nous sommes parfois fidèles à la personne que nous étions lorsque nous l’avons rêvé.
Et il faut beaucoup de lucidité pour reconnaître cette différence.
Lâcher prise n’est donc pas toujours accepter une défaite.
C’est parfois accepter que nous avons changé.
Ce qui était essentiel hier peut ne plus l’être aujourd’hui. Une ambition peut perdre son sens. Une ville peut ne plus être notre maison. Comme Port-au-Prince pour ses enfants. Une relation peut arriver au bout de ce qu’elle avait à nous apprendre. Même un rêve peut devenir trop petit pour la vie que nous sommes en train de construire.
Nous avons le droit de changer d’avis.
Nous avons le droit de ne plus vouloir ce que nous voulions autrefois.
Nous avons même le droit de reconnaître que nous nous sommes trompés.
Ce droit-là, pourtant, nous avons beaucoup de mal à nous l’accorder.
Alors nous cherchons une dernière explication, une dernière conversation, une dernière tentative, une dernière preuve.
Nous repoussons le moment où il faudra simplement dire : ça ne marche plus.
Et parfois, nous attendons tellement longtemps que ce qui aurait pu être une séparation devient une destruction.
C’est peut-être là que le lâcher-prise devient nécessaire.
Non pas lorsqu’il ne reste plus rien à sauver, mais lorsqu’il devient évident que sauver cette chose exige de nous perdre nous-mêmes.
Il faut aussi accepter une vérité moins confortable : La vie est contre toute attente.
Nous pouvons faire les choses correctement et ne pas obtenir la réponse espérée. Nous pouvons aimer sincèrement et ne pas être choisis. Nous pouvons travailler avec acharnement et voir quelqu’un d’autre obtenir la place que nous convoitions. Nous pouvons préparer un chemin avec soin et découvrir, au milieu du parcours, qu’il mène ailleurs.
La vie ne récompense pas toujours proportionnellement à l’effort.
Et cela ne signifie pas que nos efforts étaient inutiles.
Ils nous ont peut-être appris quelque chose que nous n’aurions jamais découvert autrement.
Certaines expériences ne sont pas là pour durer. Elles sont là pour nous transformer.
Alors, peut-être que lâcher prise commence précisément là : lorsque nous cessons de demander à une histoire de devenir celle que nous avions prévue.
Il ne s’agit pas de tout abandonner au premier obstacle. Il ne s’agit pas non plus de romantiser le renoncement. Certaines choses demandent du temps, de la patience et une véritable obstination.
Mais il faut savoir reconnaître le moment où nous ne construisons plus.
Le moment où nous répétons.
Le moment où nous attendons uniquement parce que nous avons déjà trop attendu.
Le moment où nous nous battons moins pour avancer que pour ne pas avoir à admettre que nous devons changer de direction.
Il y a une question que nous devrions peut-être nous poser plus souvent :
Si je rencontrais cette situation aujourd’hui, avec tout ce que je sais maintenant, est-ce que je choisirais encore de la poursuivre ?
La réponse peut être douloureuse.
Elle peut aussi être libératrice.
Parce que lâcher prise, parfois, ce n’est pas renoncer à ce que nous voulons.
C’est renoncer à l’idée que nous devons absolument l’obtenir sous cette forme, avec cette personne, dans ce lieu, à ce moment précis.
C’est accepter que notre vie ne soit pas obligée de ressembler au plan que nous avions établi pour elle.
Et peut-être qu’un jour, nous comprendrons que certaines portes que nous avons longtemps considérées comme des refus étaient simplement des directions.
Nous étions tellement occupés à essayer de les ouvrir que nous n’avions pas remarqué qu’une autre s’était déjà entrouverte derrière nous.
Alors oui, il faut savoir se battre.
Mais il faut aussi savoir reconnaître une bataille qui n’a plus rien à nous offrir.
Parce qu’il arrive un moment où tenir devient plus douloureux que partir.
Et ce jour-là, lâcher prise ne sera peut-être pas abandonner.
Ce sera enfin choisir de ne plus se perdre dans ce que l’on refuse de perdre.





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