Pourquoi passons-nous autant de temps à faire la guerre à notre propre corps ? Entre les injonctions sociales, le regard des autres, les transformations physiques et les standards de beauté, le corps féminin est souvent traité comme un problème à corriger plutôt que comme un compagnon de vie à écouter et à respecter. Dans cette chronique, Johane Joseph, connue sous le nom de JJ Gaïana, infirmière, auteure et éditrice haïtienne, fondatrice des Éditions Cérébrale, livre une réflexion personnelle sur la relation des femmes avec leur corps. À travers une parole lucide et sans filtre, elle interroge les pressions qui poussent tantôt à se cacher, tantôt à s’exhiber, parfois au prix de la santé et de l’estime de soi. Avec Sans anesthésie, sa chronique hebdomadaire, l’autrice explore les émotions humaines, les réalités de la société haïtienne et ces vérités intimes souvent réduites au silence. Ici, elle invite à cesser de considérer le corps comme un adversaire et à apprendre, enfin, à l’accueillir comme le fidèle compagnon de toute une vie.
Pourquoi passons-nous autant de temps à faire la guerre à nos propres corps ?
Pendant longtemps, j’ai cru que mon corps était quelque chose qu’il fallait surveiller. Le corriger. Le contenir. Le discipliner. Parfois même le cacher.
Contrairement à certaines femmes, je n’ai jamais eu besoin de faire beaucoup d’efforts pour être remarquée. Mon architecture corporelle, comme on dit pudiquement, a toujours été particulièrement présente. Un corps qui se voyait avant même que j’aie parlé.
Et ce qui peut sembler être un privilège dans certaines conversations entre femmes n’a pas toujours été vécu comme tel.
Avec plus de quatre agressions à mon actif, j’ai appris très tôt que le regard des autres pouvait devenir une menace. Alors j’ai commencé à négocier pas avec mes vêtements mais avec mes fréquentations.
Toutefois, je regardais mon corps comme on regarde un adversaire dont il faut constamment anticiper les coups.
Comme si la responsabilité de ce que certains hommes faisaient de leur regard devait être portée par la femme qui avait le malheur d’avoir un corps visible.
Et puis les temps changent.
Aujourd’hui, certaines jeunes femmes font exactement l’inverse. Elles cherchent cette visibilité. Elles la revendiquent, parfois jusqu’à prendre des risques considérables pour transformer leur silhouette. Les BBL, les interventions esthétiques, les corps sculptés selon les nouveaux canons de beauté racontent aussi quelque chose de notre époque : le corps est devenu un langage, parfois même une carte de visite.
Je ne suis pas là pour condamner celles qui choisissent de modifier leur corps.
Après tout, la satisfaction personnelle n’a pas de prix. Chacune devrait pouvoir décider de ce qu’elle veut faire de son apparence, tant que son choix est éclairé et qu’elle mesure les risques auxquels elle s’expose.
Ce qui m’interroge davantage, ce n’est pas leur choix.
C’est ce que nous avons fait du corps féminin pour qu’il soit devenu à la fois quelque chose qu’on doit cacher et quelque chose qu’on doit exhiber pour être valorisée.
Hier, on pouvait me reprocher d’avoir un corps trop visible.
Aujourd’hui, une femme peut dépenser une fortune et mettre sa santé en danger pour obtenir précisément le corps qui attirera les regards.
Et dans les deux cas, la même question demeure :
À quel moment le corps d’une femme a-t-il cessé de lui appartenir pour devenir une affaire publique ?
Le temps, lui, ne négocie pas.
La maternité non plus.
Mon corps a changé. Il porte les années, les transformations, les traces d’une vie que je ne peux pas effacer avec un filtre ou une intervention.
Et parfois, je dois avouer que je le regarde avec la nostalgie de celui qu’il était.
Mais je refuse désormais de considérer chaque changement comme une défaite.
Parce que mon corps n’a jamais été mon ennemi.
C’est lui qui a traversé mes nuits sans sommeil, mes fatigues, mes chagrins, mes peurs. C’est lui qui a porté ce que je n’étais parfois pas capable de dire. Il a encaissé les années, les épreuves et la maternité sans jamais pouvoir choisir ce qu’on lui demandait de supporter.
J’ai passé tellement de temps à lui reprocher ce qu’il était devenu que j’ai oublié de lui demander ce qu’il avait vécu.
Alors non, je ne veux plus déclarer la guerre à mon ventre parce qu’il n’est plus celui de mes vingt ans.
Je ne veux plus considérer mes marques comme des fautes, mes changements comme des défaites, ni mon vieillissement comme une disparition progressive de ma valeur.
Je veux apprendre quelque chose de beaucoup plus difficile :
Habiter mon corps sans avoir à m’en excuser.
Certaines femmes choisiront de le transformer. D’autres choisiront de le laisser vieillir. Certaines voudront attirer les regards. D’autres voudront les fuir.
Je ne crois plus qu’il existe une seule bonne manière d’être dans son corps.
La seule chose que je nous souhaite, c’est de ne pas passer notre vie à le modifier, le cacher ou le détester uniquement pour répondre à un regard qui n’est pas le nôtre.
Parce qu’un jour, il faudra bien comprendre que nous n’avons qu’un seul corps pour traverser toute cette vie.
Alors, autant essayer d’en faire un compagnon plutôt qu’un combat.





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