Chronique de Tossoukpe Frédéric Herman
Depuis des siècles, certaines figures religieuses occupent une place particulière dans l’imaginaire collectif. Le serpent de la Genèse, associé à la tentation et à la transgression, en fait partie. Mais que se passe-t-il lorsque nous acceptons de relire les récits fondateurs avec un regard différent, en osant interroger les interprétations qui semblent pourtant acquises ? Dans cette chronique, Frédéric Herman Tossoukpè s’intéresse à la connaissance, à la foi, au doute et à la liberté de penser. À partir du récit biblique de la Genèse, l’auteur ouvre une réflexion sur la place de la curiosité humaine, le poids de la peur dans les sociétés et les dangers d’une obéissance qui ne laisse plus de place au questionnement. Une démarche qui conduit également à interroger le rapport entre croyances, éducation, science et développement, notamment dans le contexte africain.
Et si le véritable enjeu n’était pas de choisir entre croire et ne pas croire, mais de préserver la capacité de chercher, de comprendre et de penser par soi-même ?
Et si le véritable fruit défendu était la liberté de penser ?
Et si nous nous étions trompés de personnage ? Et si, depuis des siècles, nous avions accepté sans véritablement l’interroger un récit dans lequel le « méchant » n’était peut-être pas aussi simple à identifier qu’on nous l’a enseigné ? Et si celui que nous appelons Satan avait été présenté comme le symbole absolu du mal parce qu’il a osé faire quelque chose de fondamental : pousser l’être humain à questionner, à connaître et à voir autrement ?
Attention.
Je ne dis pas que Satan est Dieu. Je ne dis pas que Dieu est Satan. Je pose une question. Une question dérangeante. Une question que nous devrions avoir le courage de poser sans trembler : Et si nous relisions la Genèse sans avoir peur de remettre en cause notre propre interprétation ? Ouvrons simplement la Bible.
Dans Genèse 2:16-17, Dieu interdit à Adam de manger de l’arbre de la connaissance du bien et du mal.
Puis arrive le serpent.
Dans Genèse 3:4-5, il dit à Ève :
« Vous ne mourrez point. […] vos yeux s’ouvriront, et vous serez comme des dieux, connaissant le bien et le mal. »
Et ensuite ?
Genèse 3:6-7.
Adam et Ève mangent.
Et le texte dit :
« les yeux de l’un et de l’autre s’ouvrirent ».
Alors, posons-nous simplement la question. Le serpent avait-il menti sur ce point précis ? Il avait annoncé que leurs yeux s’ouvriraient. Le récit dit que leurs yeux s’ouvrirent. Il avait annoncé qu’ils connaîtraient le bien et le mal. Le récit lui-même associe ensuite leur nouvel état à cette connaissance. Alors pourquoi cette connaissance est-elle présentée comme une catastrophe ?
Pourquoi celui qui pousse l’être humain vers la connaissance devient-il le symbole du mal ?
LA CONNAISSANCE FAIT PEUR À CEUX QUI VEULENT ÊTRE OBÉIS
Regardez notre monde. Qu’est-ce qui donne aujourd’hui de la puissance aux nations ? La connaissance. La recherche. Les universités. Les laboratoires. La technologie. L’éducation. La capacité à comprendre la nature et à la transformer. Un pays qui maîtrise la connaissance peut fabriquer des médicaments. Des avions. Des satellites. Des ordinateurs. Des robots. Des centrales électriques.
Des outils capables de transformer complètement la vie humaine. La connaissance donne du pouvoir. Et surtout, elle donne quelque chose d’encore plus important : l’indépendance. Celui qui comprend est moins facile à manipuler. Celui qui lit peut comparer. Celui qui connaît l’histoire peut reconnaître les mensonges. Celui qui maîtrise la science peut distinguer le phénomène naturel de l’explication surnaturelle.
Celui qui pense peut dire : « Attendez. Mais pourquoi ? » Et c’est précisément cette petite phrase — pourquoi ? — qui peut devenir extrêmement dangereuse pour tous les systèmes fondés sur l’obéissance aveugle.
LA PEUR EST-ELLE DEVENUE UNE RELIGION ?
Pendant des générations, on a enseigné à l’être humain à avoir peur. Peur de Dieu. Peur de l’enfer. Peur du jugement. Peur de la punition. Peur de désobéir. Peur de douter. Peur même de poser certaines questions. Mais que devient un être humain lorsqu’il vit constamment dans la peur ? Il ne réfléchit plus de la même manière.
Lorsqu’un lion vous poursuit, vous ne vous arrêtez pas pour faire une dissertation philosophique. Votre cerveau cherche d’abord à survivre. La peur peut mobiliser le corps pour faire face à une menace, mais lorsqu’elle devient chronique, elle peut également perturber l’attention, la mémoire et la prise de décision. Alors je pose cette question :
Une société qui entretient constamment la peur peut-elle réellement produire des individus intellectuellement libres ?
PRIER N’EST PAS LE PROBLÈME. REFUSER DE PENSER EN EST UN.
Je précise quelque chose. Je ne suis pas en train de dire que prier rend idiot. Non. Un croyant peut être médecin. Un croyant peut être ingénieur. Un croyant peut être scientifique. Un croyant peut être philosophe. Le problème commence lorsqu’on remplace l’action par la prière.
Un étudiant qui ne révise pas son examen et qui passe toute la nuit à prier ne devient pas automatiquement plus intelligent. Un pays qui ne construit pas suffisamment d’universités, de laboratoires et de centres de recherche ne devient pas une puissance scientifique simplement parce que ses citoyens organisent des séances de prière.
La prière peut accompagner une vie. Elle ne peut pas remplacer le travail, l’éducation et la connaissance.
ET L’AFRIQUE DANS TOUT ÇA ?
Voilà la partie qui risque de déranger. Nous devons avoir le courage de nous regarder nous-mêmes. L’Afrique ne manque pas d’intelligence. L’Afrique ne manque pas de potentiel. L’Afrique ne manque pas de jeunesse. Mais nous avons parfois développé une culture dans laquelle l’explication religieuse prend trop facilement la place de l’explication scientifique.
On tombe malade :
« Prions. »
On échoue :
« Prions. »
On est pauvre :
« Prions. »
On cherche un emploi :
« Prions. »
On veut réussir :
« Prions. »
Mais à quel moment dit-on :
« Étudions. »
« Cherchons. »
« Investissons. »
« Construisons. »
« Expérimentons. »
« Formons nos enfants. »
La prière ne doit jamais devenir une excuse pour ne pas agir.
LA BIBLE EST UN LIVRE ÉCRIT PAR DES ÊTRES HUMAINS
Voici une autre question que nous devons avoir le courage de poser. La Bible n’est pas arrivée sur Terre dans une météorite. Elle n’est pas tombée du ciel sous la forme d’un livre imprimé. Des êtres humains ont écrit des textes. D’autres les ont copiés. D’autres les ont transmis. D’autres les ont traduits.
Des communautés ont conservé certains textes et pas d’autres. Différentes traditions chrétiennes ont d’ailleurs des canons bibliques différents. Alors, lorsque quelqu’un me dit :
« C’est la parole de Dieu. »
Je réponds :
« D’accord. Mais comment le sais-tu ? »
Et cette question n’est pas une insulte.
C’est une question intellectuelle.
JONAS, LE POISSON ET LE DROIT DE QUESTIONNER
Prenons Jonas. Le récit biblique raconte qu’il passe trois jours et trois nuits dans le ventre d’un grand poisson. Certains y voient un événement littéral. D’autres y voient un récit symbolique. Très bien. Mais pourquoi avoir peur de poser la question ? Pourquoi ne pas étudier le texte ? Pourquoi ne pas rechercher son contexte historique ?
Pourquoi ne pas comprendre ce que l’auteur voulait transmettre ? Pourquoi faut-il parfois choisir entre :
« J’y crois aveuglément »
et
« Je rejette tout » ?
Il existe une troisième voie :
« Je cherche à comprendre. »
LE VRAI DANGER N’EST PEUT-ÊTRE PAS LE DOUTE
Le doute n’est pas toujours l’ennemi de la foi. Parfois, le doute est le commencement de la connaissance. Le scientifique doute. Le philosophe doute. Le journaliste doute. L’historien doute. Le chercheur doute. Et c’est précisément parce qu’ils doutent qu’ils cherchent des preuves. Alors pourquoi le croyant devrait-il avoir honte de dire :
« Je ne sais pas » ?
Cette phrase est peut-être l’une des plus honnêtes que l’être humain puisse prononcer.
Parce que lorsque je dis : « Je ne sais pas », je laisse une porte ouverte à la recherche.
ALORS, SATAN ÉTAIT-IL LE HÉROS ?
Non. Je ne vais pas remplacer un dogme par un autre. La Bible ne dit pas que Satan est Dieu. La Genèse ne dit pas explicitement que le serpent est Satan. Et le récit présente clairement le serpent comme celui qui conduit l’être humain à transgresser l’interdit. Mais cela ne m’empêche pas de poser une question philosophique :
Et si le serpent représentait symboliquement la curiosité humaine ?
Et si le fruit représentait la connaissance ?
Et si la « chute » représentait aussi le passage de l’innocence à la conscience ?
Parce que lorsque vous commencez à comprendre le monde, vous perdez parfois votre innocence.
Vous découvrez l’injustice.
La manipulation.
La souffrance.
La mort.
La corruption.
Les mensonges.
Vous ne pouvez plus redevenir naïf. La connaissance ouvre les yeux. Et parfois, avoir les yeux ouverts fait mal.
MA CONCLUSION : JE PRÉFÈRE UN HOMME QUI QUESTIONNE À UN HOMME QUI TREMBLE
Je ne demande à personne d’abandonner Dieu. Je ne demande à personne d’adorer Satan. Je ne demande à personne de devenir athée. Je demande simplement à l’être humain de récupérer quelque chose qu’il ne devrait jamais abandonner : son droit de penser.
Questionnez.
Lisez.
Comparez.
Vérifiez.
Cherchez.
Doutez.
Réfléchissez.
Et surtout, ne laissez personne vous convaincre que votre intelligence devient dangereuse dès qu’elle pose une question. Si Dieu nous a donné un cerveau, pourquoi faudrait-il avoir peur de s’en servir ? Si la vérité est réellement la vérité, pourquoi aurait-elle peur d’une question ?
Et si une croyance s’effondre simplement parce qu’un homme pose une question, peut-être que le problème n’était pas la question. Peut-être que le problème était la fragilité de la croyance. Pendant des siècles, on nous a appris à avoir peur du serpent. Moi, je commence à avoir davantage peur d’une autre chose : l’être humain qui ne questionne plus.
Parce qu’un homme qui ne questionne plus peut être manipulé. Un peuple qui ne questionne plus peut être manipulé. Une génération qui ne questionne plus peut être programmée. Et une société qui cesse de penser finit toujours par obéir à quelqu’un. Alors, chers lecteurs, posez-vous cette question :
ET SI LE VÉRITABLE FRUIT DÉFENDU ÉTAIT, DEPUIS LE COMMENCEMENT, LA LIBERTÉ DE PENSER ?
Chronique de Tossoukpe Frédéric Herman





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