Boukarymou n’était pas un homme compliqué. Il se réveillait avec un verre, déjeunait avec un goulot, et soupait avec une bouteille. Il ne mangeait pas trois fois par jour — non. Il trinquait trois fois par jour.
Dans son quartier, on disait qu’il pouvait reconnaître un alcool frelaté rien qu’à l’odeur… et réciter les marques de bière comme un prêtre récite ses psaumes. À la bibliothèque du coin, on ne le connaissait pas. Mais au bar Le Trou Sans Fond, son portrait trônait entre celui du patron et celui de Jésus — parce que, disait le barman, « lui aussi a transformé l’eau en vin, sauf que Boukarymou le fait chaque jour dans son estomac. »
Il avait une philosophie bien à lui :
« Le livre, c’est pour ceux qui n’ont pas soif. »
Ignorer les livres, pour lui, c’était une hygiène de vie. Il les voyait comme des objets poussiéreux, pleins de mots qu’on ne boit pas. Il disait :
« Un livre, ça se feuillette. Moi, je préfère les feuilles de menthe… dans un bon mojito ! »
Mais derrière les rires et les vapeurs d’alcool, Boukarymou traînait une tristesse silencieuse. Il buvait pour oublier, même s’il ne savait plus très bien ce qu’il voulait oublier. Peut-être la vie. Peut-être lui-même. Peut-être les deux. Il était comme une bouteille vide : solide à l’extérieur, mais creux à l’intérieur.
Les enfants du quartier le pointaient du doigt :
— Maman, regarde, c’est Tonton Bouka, l’homme qui parle aux poubelles !
— Non, mon fils, il parle aux bouteilles… mais les bouteilles ne répondent jamais.
Chaque matin, il faisait le même serment :
« Aujourd’hui, j’arrête… mais demain, c’est sûr, je recommence. »
Un jour pourtant, sans prévenir, la vie — cette garce sobre — décida de lui tendre une gueule de bois bien plus sévère que d’habitude…





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