Entre lettres anciennes, secrets familiaux et mémoire de la traite négrière, Les mystérieuses lettres de Ouidah de Frédéric Herman Tossoukpè explore les liens invisibles qui unissent les générations. À travers les parcours d’Adissa Kora et d’Éloi Mensah, le roman interroge le poids des silences, la transmission des blessures et la possibilité de transformer un passé douloureux en force de reconstruction.
Choisie comme décor principal, la ville de Ouidah devient un personnage à part entière : ses lieux historiques, ses traditions, son océan et ses mémoires enfouies accueillent une quête qui dépasse la simple recherche de vérité. Les lettres retrouvées conduisent les protagonistes vers une histoire ancienne où se croisent amour, séparation, esclavage et héritage familial.
Dans cet entretien, l’auteur revient sur la genèse de son roman, ses intentions d’écriture, la construction de ses personnages et la place accordée à la mémoire écrite et orale. Il évoque également le rôle de la littérature dans la transmission de l’histoire, la réconciliation des lignées et le dialogue avec les jeunes générations.
I. Genèse du roman et intentions d’écriture
LDL : Comment est née l’idée d’écrire Les mystérieuses lettres de Ouidah ? Y a-t-il eu un événement, un lieu ou une rencontre qui a déclenché ce projet littéraire ?
FHT : L’idée de Les mystérieuses lettres de Ouidah est née de mon envie de raconter une histoire où la grande Histoire rencontrerait les histoires intimes des familles.
Je voulais partir d’une question simple : que se passe-t-il lorsque des secrets sont gardés pendant plusieurs générations ? Est-ce que le silence finit réellement par effacer le passé ou, au contraire, est-ce qu’il continue à vivre dans ceux qui viennent après ?
C’est ainsi que sont apparus les lettres anciennes, Adissa Kora et Éloi Mensah. Les lettres deviennent le point de départ d’une quête qui dépasse la simple recherche historique. Éloi cherche à comprendre l’histoire de Sessi Tossou, mais il découvre progressivement qu’il est lui-même lié à cette histoire. Adissa, de son côté, découvre que sa propre famille a également porté une partie de ce secret.
Je voulais donc raconter une histoire de mémoire, mais aussi une histoire de retrouvailles avec soi-même.
Pourquoi avoir choisi Ouidah comme décor principal de votre récit ? Qu’est-ce que cette ville représente pour vous sur les plans historique, symbolique et émotionnel ?
FHT : Ouidah s’est imposée naturellement parce qu’elle possède une mémoire exceptionnelle.
Dans le roman, je voulais que le lecteur ressente cette présence du passé. La proximité de l’océan Atlantique, la Route des Esclaves, le Temple des Pythons, les anciennes maisons et surtout le fromager donnent à la ville une dimension presque spirituelle.
Ouidah représente dans mon roman le lieu où les histoires enfouies peuvent refaire surface.
Adissa vit face à l’océan et tient sa librairie près de la Route des Esclaves. Elle est donc quotidiennement confrontée à cette mémoire. Elle parle même aux absents, comme si elle refusait de laisser disparaître ceux qui l’ont précédée.
Pour moi, Ouidah est aussi le lieu de passage entre les générations. C’est là que le passé d’Éloi, celui d’Adissa et celui de leurs familles finissent par se rejoindre.
Le roman s’ouvre dans une librairie héritée du père d’Adissa Kora. Pourquoi avoir fait du livre et de la transmission écrite un point de départ de l’histoire ?
FHT : La librairie d’Adissa, héritée de son père Mathurin Kora, représente d’abord un héritage familial.
Mais elle représente aussi la mémoire écrite. C’est un lieu où les histoires sont conservées, transmises et découvertes.
Lorsque Éloi entre dans cette librairie, il apporte avec lui les lettres anciennes retrouvées dans une maison coloniale d’Abomey. À partir de ce moment, la librairie devient le point de rencontre entre deux mémoires : celle qui est écrite et celle qui est conservée oralement.
C’est justement cette rencontre entre les lettres et les récits de Maman Naya et de Tante Afi qui permet aux personnages de reconstituer leur histoire.
II. Mémoire, histoire et transmission
Les lettres anciennes retrouvées dans le récit agissent comme des passerelles entre plusieurs générations. Que symbolisent-elles à vos yeux ?
FHT : Les lettres sont la voix des absents.
Elles permettent à Sessi Tossou, pourtant disparu depuis des siècles, de continuer à parler aux générations suivantes.
Elles sont également la preuve que ce qui est caché n’est pas forcément oublié. Le passé peut être enterré, mais il peut toujours refaire surface lorsqu’une génération décide enfin de chercher.
Dans le roman, les lettres conduisent Éloi et Adissa vers le fromager, puis vers Grand-Popo et Tante Afi. Elles les conduisent finalement vers une vérité familiale que personne n’avait osé raconter.
Votre roman montre que certaines familles vivent avec des blessures et des silences transmis de génération en génération. Pourquoi était-il important pour vous d’explorer cette mémoire cachée ?
FHT : Parce que le silence est l’un des personnages invisibles du roman.
Les Kora ont caché une partie de leur histoire pour survivre à la honte et à la douleur. Mais ce qui devait être une protection est devenu un héritage silencieux.
Je voulais montrer que les secrets familiaux ne disparaissent pas nécessairement avec ceux qui les gardent. Ils peuvent influencer les générations suivantes sans que celles-ci comprennent pourquoi.
La rencontre entre Adissa et Éloi permet justement de briser ce silence. Ils découvrent que leurs deux lignées sont liées par une histoire ancienne, un amour interdit et une séparation provoquée par la traite.
À travers le personnage de Sessi Tossou et l’évocation de la traite négrière, quel regard souhaitez-vous porter sur cette page douloureuse de l’histoire africaine ?
FHT : À travers Sessi Tossou, je voulais donner un visage humain à cette histoire.
Sessi n’est pas seulement une victime parmi des milliers d’autres. C’est un homme qui avait une famille, des liens, des sentiments et probablement des rêves. Son arrachement à sa famille représente toutes ces vies interrompues par la traite négrière.
Mais je voulais aussi montrer que derrière l’histoire de l’esclavage, il y avait des relations humaines, des familles et des histoires d’amour.
L’histoire de Sessi Tossou et des deux lignées permet donc de parler de la traite négrière autrement : non seulement comme un événement historique, mais comme une tragédie humaine dont les conséquences peuvent traverser les générations.
Vous écrivez en filigrane que le passé ne disparaît jamais totalement et qu’il continue d’habiter les vivants. Pensez-vous que la mémoire soit davantage un fardeau ou une ressource pour se reconstruire ?
FHT : Dans le roman, la mémoire commence comme un fardeau avant de devenir une force.
Adissa et Éloi découvrent une vérité douloureuse. Ils apprennent que leurs familles ont gardé des secrets et que leurs ancêtres ont été séparés par une histoire tragique.
Mais une fois la vérité révélée, quelque chose change.
Le passé cesse d’être une tombe pour devenir une racine.
C’est précisément l’un des messages essentiels du roman : on ne peut pas changer ce qui s’est passé, mais on peut choisir ce que nous allons faire de cette mémoire.
III. Personnages et dimensions humaines
Adissa Kora est une femme profondément attachée aux absents et aux souvenirs. Comment avez-vous construit ce personnage et que représente-t-elle dans l’économie du récit ?
FHT : Adissa est le cœur émotionnel du roman.
Dès le début, elle est présentée comme une femme qui parle aux absents. Cela montre son rapport particulier à la mémoire et à ceux qui l’ont précédée.
Elle est également l’héritière de la librairie de son père Mathurin Kora et la petite-fille de Maman Naya, qui lui a transmis des souvenirs liés au fromager.
Adissa représente donc la transmission, mais aussi la capacité à accueillir la vérité lorsqu’elle se présente.
Elle découvre progressivement que son propre nom est lié aux lettres et à l’histoire de Sessi Tossou. Cette découverte la bouleverse, mais elle accepte finalement de regarder cette histoire en face.
Éloi Mensah est un journaliste en quête d’informations, mais aussi un homme traversé par une blessure intérieure. Que vouliez-vous dire à travers cette double quête, à la fois professionnelle et personnelle ?
FHT : Éloi entre dans la librairie avec une enquête journalistique. Il veut comprendre l’histoire des lettres anciennes retrouvées à Abomey.
Mais son enquête va progressivement devenir une quête personnelle.
Lorsqu’il découvre que Sessi Tossou est son ancêtre direct, son rapport aux lettres change complètement. Il n’est plus seulement le journaliste qui raconte l’histoire des autres. Il devient lui-même une partie de cette histoire.
C’est cette transformation qui m’intéressait.
À travers Éloi, je voulais montrer que parfois, lorsqu’on cherche la vérité sur le passé, on finit par découvrir une partie de soi-même.
Les deux personnages principaux se découvrent liés par une histoire familiale commune. Pourquoi avoir choisi de faire de cette révélation le cœur émotionnel du roman ?
FHT : Parce que cette révélation donne un autre sens à leur rencontre.
Au départ, Éloi entre simplement dans la librairie d’Adissa pour poursuivre son enquête. Mais les lettres vont révéler que leurs deux histoires familiales sont liées.
Cette découverte transforme leur relation.
Ils comprennent que leurs familles ont été séparées par une histoire ancienne et douloureuse. Pourtant, des générations plus tard, Adissa et Éloi se retrouvent.
Il y a donc une forme de réparation symbolique : là où leurs ancêtres ont été séparés, eux choisissent de rester ensemble.
Tante Afi apparaît comme la gardienne de la mémoire et des récits familiaux. Selon vous, quelle place occupent aujourd’hui les détenteurs de la mémoire orale dans nos sociétés ?
FHT : Tante Afi est essentielle parce qu’elle conserve ce que les lettres ne disent pas.
Les documents écrits donnent des indices, mais c’est la mémoire orale qui permet de relier les fragments.
À Grand-Popo, Tante Afi devient celle qui ose raconter ce que personne n’avait voulu transmettre. Elle pleure en révélant cette histoire parce qu’elle comprend le poids de ce secret.
À travers elle, je rends hommage à tous ces hommes et ces femmes qui sont les gardiens silencieux de nos histoires familiales.
Ils sont nos bibliothèques vivantes.
IV. Héritage, réconciliation et vivre-ensemble
L’une des idées fortes du livre est que le silence peut devenir un héritage. Comment peut-on, selon vous, rompre ces silences sans trahir ceux qui nous ont précédés ?
FHT : Il faut commencer par comprendre avant de juger.
Les Kora ont gardé le silence pour survivre à la honte et à la douleur. On peut leur reprocher de ne pas avoir parlé, mais il faut aussi comprendre les circonstances qui les ont conduits à se taire.
Rompre le silence ne signifie donc pas condamner les générations précédentes.
Cela signifie accepter de regarder leur histoire avec lucidité et compassion afin de permettre aux générations suivantes de vivre autrement.
Votre roman semble suggérer que la vérité, même douloureuse, peut ouvrir un chemin de guérison. L’écriture de ce livre a-t-elle été, d’une certaine manière, une réflexion sur la réconciliation ?
FHT : Oui.
La réconciliation est au cœur du roman.
Éloi écrit un article qui fait trembler les consciences. Mais il ne parle pas uniquement de l’esclavage. Il parle de vies inachevées et de liens qui peuvent encore être réparés.
C’est exactement ce que je voulais transmettre.
La vérité peut faire mal, mais elle permet aussi de sortir du silence.
Adissa et Éloi ne peuvent pas changer l’histoire de leurs ancêtres. En revanche, ils peuvent choisir de ne pas reproduire leur séparation.
La librairie d’Adissa finit par devenir un lieu de rencontres et de témoignages. Est-ce une manière de montrer que la littérature peut contribuer à réparer les fractures de la mémoire collective ?
FHT : Oui, absolument.
Au début, la librairie est un espace presque intime, lié à l’histoire personnelle d’Adissa et de sa famille.
À la fin, elle devient un lieu collectif.
Des jeunes de Porto-Novo, d’Abomey-Calavi et même de Parakou viennent écouter l’histoire sous le fromager. C’est important pour moi parce que la mémoire ne doit pas rester enfermée dans une famille ou dans une ville.
Elle doit être partagée.
La littérature peut créer cet espace de rencontre. Elle permet de transmettre ce que l’on ne veut plus perdre.
V. Portée contemporaine du roman
Bien que le récit soit ancré dans l’histoire de la traite négrière, il résonne avec des préoccupations très actuelles : identité, transmission, mémoire et appartenance. Quel dialogue souhaitez-vous ouvrir avec les lecteurs d’aujourd’hui, notamment les jeunes générations ?
FHT : Je veux dire aux jeunes que connaître son histoire n’est pas vivre dans le passé.
Au contraire, c’est une manière de mieux comprendre son présent.
Dans le roman, ce sont notamment les jeunes qui viennent écouter les récits sous le fromager. Ils deviennent à leur tour les destinataires de cette mémoire.
Je voudrais que les jeunes lecteurs se posent des questions sur leur propre famille : Qui étaient mes grands-parents ? Quelles histoires n’ont jamais été racontées ? Quels lieux ont une importance particulière dans mon histoire familiale ?
La transmission commence souvent par une simple question.
Le roman se termine par un geste fort : les lettres sont enterrées et un nouveau livre est planté symboliquement sous le fromager. Que représente cette image pour vous ?
FHT : Cette scène représente la conclusion symbolique de toute l’histoire.
Éloi et Adissa enterrent les lettres, mais ils n’enterrent pas la mémoire.
Ils déposent simplement le poids du passé.
Puis ils plantent un nouveau livre. Pour moi, ce geste signifie qu’après avoir découvert l’histoire ancienne, ils décident d’écrire une nouvelle page.
Le livre planté sous le fromager symbolise donc l’avenir.
Les racines appartiennent au passé, mais l’arbre continue de pousser.
Pensez-vous que l’Afrique et sa diaspora ont encore un important travail de mémoire à accomplir pour transformer les blessures du passé en force de reconstruction ?
FHT : Oui.
Nous avons encore beaucoup d’histoires à raconter, beaucoup d’archives à préserver et beaucoup de mémoires à recueillir.
Mais il ne s’agit pas uniquement de regarder les blessures.
Il faut aussi comprendre ce qu’elles peuvent nous apprendre.
Dans Les mystérieuses lettres de Ouidah, le passé finit par rapprocher les vivants. C’est cette idée qui m’intéresse : transformer la mémoire en dialogue plutôt qu’en division.
VI. L’auteur et l’après-roman
Quelles recherches ou quelles sources historiques et culturelles ont nourri l’écriture de Les mystérieuses lettres de Ouidah ?
FHT : L’écriture s’est nourrie de l’histoire de Ouidah, de la mémoire de la traite négrière, de la tradition orale et de l’importance des lieux symboliques de la ville.
Le Temple des Pythons, la Route des Esclaves, l’océan Atlantique et le fromager occupent une place importante dans l’imaginaire du roman.
Mais j’ai également travaillé sur la manière dont les histoires familiales se transmettent, parfois par des documents, parfois par des témoignages et parfois simplement par des souvenirs racontés au sein des familles.
La fiction m’a ensuite permis de réunir ces différents éléments autour d’Adissa, d’Éloi et de leurs familles.
En refermant ce livre, quel sentiment aimeriez-vous que le lecteur emporte avec lui : l’émotion, la réflexion, l’espoir ou autre chose encore ?
FHT : J’aimerais qu’il emporte d’abord l’émotion, parce que l’histoire d’Adissa et d’Éloi est avant tout une histoire humaine.
Mais je voudrais également qu’il garde une réflexion : que faisons-nous de ce que nos ancêtres nous ont transmis ?
Et surtout, j’aimerais qu’il garde de l’espoir.
Le roman ne se termine pas sur une disparition ou une séparation. Il se termine par deux personnes qui choisissent de marcher ensemble, par une librairie qui devient un lieu de transmission et par un nouveau livre qui est planté sous le fromager.
C’est une manière de dire que même après une histoire douloureuse, il est possible de recommencer.
Enfin, si vous deviez résumer Les mystérieuses lettres de Ouidah en une seule phrase ou en une lettre adressée aux générations futures, que leur écririez-vous ?
FHT : Je leur écrirais :v
« N’ayez pas peur de connaître votre histoire ; les racines ne sont pas des chaînes, elles sont ce qui nous permet de grandir. »
Les mystérieuses lettres de Ouidah est l’histoire de deux personnes qui découvrent que leurs vies sont liées par un passé qu’elles n’ont pas choisi, mais qu’elles peuvent décider de transformer.
À travers Adissa et Éloi, je voulais raconter que les morts peuvent nous laisser des blessures, mais aussi des enseignements. Les lettres de Sessi Tossou étaient porteuses de douleur, mais elles ont finalement permis aux vivants de se retrouver.
Et peut-être que le véritable message du roman se trouve dans cette dernière image : le passé est une racine, mais c’est à nous d’écrire ce que deviendra l’arbre.
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À travers Les mystérieuses lettres de Ouidah, Frédéric Herman Tossoukpè propose une réflexion sensible sur la mémoire, les blessures héritées et la nécessité de transmettre les histoires longtemps maintenues dans le silence. Le parcours d’Adissa et d’Éloi montre que la connaissance du passé ne condamne pas les vivants à y rester enfermés. Elle peut, au contraire, ouvrir un chemin vers la compréhension, la réconciliation et l’avenir.
En faisant dialoguer les lettres anciennes, les récits familiaux et les lieux chargés d’histoire, le roman rappelle que la mémoire ne se limite pas aux archives. Elle vit aussi dans les familles, les villes, les gestes, les absences et les paroles des gardiens de la tradition orale.
L’image finale du livre planté sous le fromager résume cette portée symbolique : les racines appartiennent au passé, mais l’arbre continue de grandir. Il revient donc aux générations présentes de recevoir cet héritage, de le comprendre et d’écrire une nouvelle page.
Car connaître son histoire ne signifie pas vivre dans le passé ; c’est parfois la première condition pour choisir librement ce que deviendra l’avenir.





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