Sans anesthésie (11) : Le pardon — la chronique de Johane Joseph 

Le pardon est souvent présenté comme le chemin obligé vers la paix intérieure. Mais est-il toujours possible ? Est-il même toujours nécessaire ? Dans cette onzième chronique, troisième du mois d’août, de Sans anesthésie, Johane Joseph explore avec sensibilité les multiples visages du pardon. Au-delà des blessures infligées par les autres, elle nous invite à réfléchir à une forme de réconciliation souvent oubliée : celle que chacun entretient avec lui-même. Une chronique profonde qui questionne les injonctions au pardon et rappelle que la plus difficile des indulgences est parfois celle que l’on se refuse à soi-même. 

Pardonner les autres… ou apprendre d’abord à se pardonner ? — La chronique de Johane Joseph 

Le pardon est-il une obligation… ou une possibilité ? 

Pourquoi faut-il pardonner ? 

Et surtout, quand faut-il pardonner ? 

On nous a tellement répété que le pardon libère qu’on finit parfois par croire qu’il est une obligation. 

Une étape nécessaire pour être une bonne personne. 

Une preuve de sagesse. 

Une preuve d’évolution. 

Mais le pardon est plus compliqué que cela. 

Parce qu’il y a des blessures qui cicatrisent. 

Et d’autres qui changent définitivement la forme de la peau. 

Alors je me pose la question. 

Le pardon est-il réel lorsqu’on n’arrive pas à oublier ? 

Peut-on sincèrement pardonner ce qui continue de faire mal ? 

Et si le tort causé n’est jamais réparé ? 

Si aucune excuse ne vient ? 

Si aucune réparation n’est possible ? 

Si la personne qui a blessé continue sa vie comme si rien ne s’était passé ? 

Je n’ai pas toutes les réponses. 

Je sais seulement que l’oubli n’est pas le pardon. 

La mémoire est parfois le prix à payer pour avoir survécu. 

Certaines blessures méritent d’être gardées en mémoire, non pour nourrir la haine, mais pour éviter de retourner là où l’on s’est perdu. 

Pardonner ne change pas le passé. 

Cela ne rend pas ce qui a été volé. 

Cela ne répare pas les années perdues. 

Cela ne ressuscite pas les rêves brisés. 

Le pardon n’efface rien. 

Il change parfois seulement la manière dont nous portons ce qui est arrivé. 

Et pourtant, il existe un pardon dont on parle moins. 

Le pardon que l’on se doit à soi-même. 

Celui qui consiste à regarder ses propres renoncements sans cruauté. 

Toutes ces fois où l’on s’est abandonné pour sauver les autres. 

Toutes ces fois où l’on s’est tu pour préserver une paix qui nous détruisait. 

Toutes ces fois où l’on s’est placé au dernier rang de sa propre vie. 

Quand j’y pense, ce n’est pas toujours à ceux qui m’ont blessée que je pense d’abord. 

Je pense à moi. 

À toutes les fois où je me suis oubliée. 

À toutes les fois où je me suis reléguée au dernier plan. 

À toutes les fois où j’ai accordé aux autres une place que je refusais de m’accorder. 

Alors aujourd’hui, ma prière est simple. 

Puisse Dieu me pardonner toutes les fois où je me suis abandonnée moi-même. 

Et puisse-t-Il m’apprendre à faire de même. 

Car il arrive que la personne à qui l’on accorde le moins de compassion soit celle que l’on retrouve chaque matin dans le miroir. 

Pardon  

À propos de l’autrice

Sans anesthésie est une chronique hebdomadaire de Johane Joseph (JJ Gaïana), infirmière, auteure et éditrice haïtienne, fondatrice des Éditions Cérébrale. À travers ses textes, elle explore sans détour la littérature, les émotions humaines, la société haïtienne et ces réalités intimes que l’on tait trop souvent. Une parole libre, lucide et sans filtre, à retrouver chaque semaine.  

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