Sans anesthésie (02) : Payer pour posséder — Chronique de Johane Joseph (JJ Gaïana)

L’amour et l’argent entretiennent souvent des rapports complexes. Lorsqu’ils se rencontrent dans la sphère intime, ils peuvent être source de solidarité, de soutien et de construction commune. Mais ils peuvent aussi devenir un instrument de contrôle, de dépendance et de domination silencieuse. Dans ce deuxième texte de sa chronique Sans anesthésie, l’auteure, infirmière et éditrice haïtienne Johane Joseph (JJ Gaïana), aborde avec franchise une forme de violence encore trop peu nommée : la violence économique au sein du couple. À travers une réflexion incisive, elle interroge les mécanismes qui transforment parfois l’aide en dette, la générosité en pouvoir et l’affection en moyen de possession. Une chronique qui invite à repenser les frontières entre soutien, autonomie et liberté.

Quand l’argent devient un outil de domination dans le couple

L’argent peut nourrir, soigner, loger. Il peut aussi emprisonner. Dans ce deuxième texte, Sans anesthésie démonte un mécanisme rarement nommé : la violence économique au cœur du couple.

Il y a des hommes qui ne savent pas aimer sans payer.

Ils appellent ça “prendre soin”.

Mais en réalité, ils achètent du silence, de la présence, parfois même de la soumission.

Un loyer payé.

Un téléphone offert.

Quelques billets glissés comme preuves d’attention.

Et derrière, une règle muette :

“Tu me dois quelque chose.”

Et si tu dévies, ils reprennent.

Ils coupent.

Ils punissent par le manque.

Ce n’est pas de l’amour.

C’est une dette déguisée en affection.

Une manière de tenir quelqu’un sans avoir à mériter sa confiance.

Parce que quand l’argent devient une arme,

La femme ne parle plus, elle calcule.

Elle mesure ses mots, ses absences, ses refus.

Elle apprend à sourire même quand elle étouffe,

Parce qu’elle sait qu’un conflit peut coûter cher.

Elle ne reste pas toujours par choix,

Mais parce que partir a un prix.

Et ce prix, elle ne peut pas toujours le payer.

On aime dire que chacun est libre.

Libre de partir.

Libre de dire non.

C’est faux.

Pauvreté ne laisse point liberté de choix.

Quand tu n’as rien, chaque décision devient un risque.

Partir, c’est perdre un toit.

Refuser, c’est perdre de quoi vivre.

Parler, c’est parfois perdre jusqu’à sa sécurité.

Alors tu restes.

Pas par faiblesse.

Par survie.

Et lui, il se sent homme.

Puissant.

Nécessaire.

Indispensable.

Alors qu’en vérité,

Il n’est souvent que le geôlier d’un confort construit sur la peur de perdre.

Il appelle ça protéger.

Mais protéger quelqu’un ne devrait jamais signifier l’empêcher d’exister sans toi.

Le plus dérangeant,

C’est que cette violence ne laisse pas toujours de bleus.

Elle laisse pire :

Des femmes qui doutent de leur valeur sans argent,

Des femmes qui finissent par croire qu’elles doivent supporter pour mériter d’être aidées,

Et des hommes incapables d’exister sans contrôler.

On appelle ça une relation.

Moi, j’appelle ça une dépendance organisée.

Et parfois, quand elle finit par partir,

Quand elle respire ailleurs,

Quand elle se choisit enfin,

Certains ne supportent pas de perdre

Ce qu’ils n’ont jamais su aimer.

À propos de l’autrice

Sans anesthésie est une chronique hebdomadaire de Johane Joseph (JJ Gaïana), infirmière, auteure et éditrice haïtienne, fondatrice des Éditions Cérébrale. À travers ses textes, elle explore sans détour la littérature, les émotions humaines, la société haïtienne et ces réalités intimes que l’on tait trop souvent. Une parole libre, lucide et sans filtre, à retrouver chaque semaine.

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