QUAND UNE FEMME CESSE D’ÊTRE AGRÉABLE : Sans anesthésie (17) — la chronique de Johane Joseph 

Et si « elle a changé » signifiait simplement : « elle ne se laisse plus faire » ? Pendant longtemps, la femme « agréable » a souvent été celle qui comprend, pardonne, se tait, s’adapte et fait passer les autres avant elle. Mais que se passe-t-il lorsqu’elle commence à poser ses limites, à dire non et à choisir pour elle-même ? Dans cette chronique, Johane Joseph, alias JJ Gaïana, interroge les attentes contradictoires qui entourent encore les femmes : être fortes sans être intimidantes, indépendantes sans déranger, ambitieuses sans dépasser certaines limites, libres sans remettre en question les règles établies. Elle explore également une réalité moins souvent évoquée : la reproduction de ces injonctions entre femmes elles-mêmes. 

À travers Sans anesthésie, sa chronique hebdomadaire, la chroniqueuse défend une conception de la liberté qui ne consiste pas à imposer un nouveau modèle féminin, mais à permettre à chaque femme de devenir pleinement l’autrice de sa propre vie. Car une femme réellement libre n’est pas celle qui fait les choix attendus d’elle, mais celle qui peut enfin faire les siens, même lorsqu’ils ne plaisent pas à tout le monde. 

Et si « elle a changé » signifiait simplement : « elle ne se laisse plus faire » ? 

Une femme dit non.

C’est tout.

Elle ne hurle pas. Elle n’insulte personne. Elle ne s’énerve même pas.

Elle dit simplement :

« Non, je ne veux pas. »

Et soudain, elle change de catégorie.

Elle n’est plus cette femme gentille qu’on trouvait si admirable.

Elle devient difficile. Égoïste. Autoritaire. Arrogante. Trop indépendante. Trop exigeante.

Il suffit parfois de quelques mots pour découvrir que ce que certains appelaient son « bon caractère » n’était peut-être que sa capacité à les arranger.

Nous avons une drôle de relation avec les femmes qui cessent d’être agréables.

Nous les aimons fortes, mais pas trop.

Ambitieuses, mais pas au point de nous dépasser.

Indépendantes, mais pas au point de ne plus avoir besoin de nous.

Intelligentes, mais pas lorsqu’elles commencent à nous contredire.

Maternelles, disponibles, généreuses, patientes, compréhensives.

Et surtout : faciles à vivre.

Parce qu’une femme compétente dérange parfois moins qu’une femme qui sait ce qu’elle ne veut plus accepter.

Le patriarcat ne fonctionne pas uniquement avec des hommes qui donnent des ordres.

Il fonctionne aussi avec des règles tellement anciennes qu’on ne pense même plus à les interroger.

Une femme doit savoir tenir son foyer.

Une mère doit se sacrifier.

Une épouse doit comprendre.

Une femme qui gagne plus que son homme doit savoir ne pas le lui faire sentir.

Une femme trompée doit réfléchir à ce qu’elle a peut-être mal fait.

Une femme célibataire doit expliquer pourquoi.

Et lorsqu’elle ose dire qu’elle ne veut plus vivre selon ces règles, quelqu’un finit toujours par lui demander :

« Mais tu te prends pour qui ? »

C’est une question intéressante.

Parce qu’on la pose rarement à quelqu’un qui prend sa place.

On la pose surtout à celle qui cesse d’accepter la place qu’on lui avait préparée.

Et parfois, les gardiennes les plus féroces de cette place sont des femmes.

Celles qui expliquent à une jeune fille qu’elle doit apprendre à supporter.

Celles qui disent à une épouse de pardonner encore.

Celles qui demandent à une femme battue pourquoi elle n’est pas partie plus tôt.

Celles qui apprennent à leurs filles à servir leurs frères parce que « c’est comme ça ».

Nous avons parfois tellement intégré certaines règles que nous les transmettons avec la conviction de transmettre de la sagesse.

C’est peut-être cela, le plus pervers.

On peut reproduire une prison après avoir oublié qu’elle en était une.

Mais le féminisme n’est pas non plus une baguette magique.

Et c’est ici que la conversation devient moins confortable.

Parce qu’il ne suffit pas de dénoncer les hommes.

Il faut aussi regarder ce que nous faisons entre nous.

Nous réclamons le droit pour chaque femme de choisir sa vie, puis nous jugeons celle qui ne choisit pas comme nous.

Nous disons à une femme qu’elle doit être libre, mais nous décidons parfois de ce à quoi une femme libre devrait ressembler.

Libre, mais avec les bonnes opinions.

Indépendante, mais selon notre définition de l’indépendance. 

Douce, mais forte. 

Forte, mais féminine. 

Et surtout, suffisamment libre pour nous rassurer.

Or la liberté n’est pas un nouveau règlement intérieur.

Une femme peut choisir de rester à la maison.

Elle peut choisir de travailler.

Elle peut vouloir des enfants ou ne pas en vouloir.

Elle peut aimer le mariage ou le détester.

Elle peut même faire des choix que nous ne ferions jamais.

Le féminisme ne devrait pas remplacer une injonction par une autre.

Son ambition la plus radicale devrait être beaucoup plus simple :

Qu’une femme puisse être l’autrice de sa propre vie.

Pas celle que son père avait imaginée.

Pas celle que son mari préfère.

Pas celle que sa mère lui a appris à devenir.

Pas même celle que les féministes attendent d’elle.

Elle.

Avec ses contradictions. Ses erreurs. Ses désirs. Ses refus.

Et peut-être que c’est précisément cela que certaines personnes trouvent insupportable.

Une femme qui demande la permission est prévisible.

Une femme qui attend l’approbation est contrôlable.

Une femme qui culpabilise est facile à faire revenir dans le rang.

Mais une femme qui commence à se demander :

« Et si je n’avais plus besoin que vous trouviez mes choix acceptables ? »

Celle-là devient beaucoup plus difficile à contrôler.

Alors oui, le patriarcat existe.

Mais il ne survit pas uniquement parce que certains hommes refusent de lâcher le pouvoir.

Il survit aussi chaque fois qu’une femme apprend à une autre femme qu’elle doit se diminuer pour être aimée.

Chaque fois que nous appelons « respect » la soumission.

Chaque fois que nous appelons « sacrifice » l’effacement.

Chaque fois qu’une femme est récompensée pour avoir été silencieuse et punie pour avoir été entière.

Alors peut-être que la vraie révolution ne commencera pas le jour où toutes les femmes deviendront semblables.

Elle commencera le jour où nous cesserons d’exiger qu’elles le soient.

Le jour où une femme pourra dire non sans être immédiatement accusée d’être méchante.

Le jour où elle pourra réussir sans s’excuser.

Partir sans être humiliée.

Rester sans être méprisée.

Aimer sans se soumettre.

Et surtout, le jour où elle pourra devenir exactement la femme qu’elle choisit d’être.

Même si cela ne nous plaît pas.

Parce qu’une femme réellement libre n’est pas une femme qui fait enfin les bons choix.

C’est une femme à qui nous cessons enfin de demander de faire les nôtres.

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