Prix Nobel de littérature 2025 : László Krasznahorkai, le visionnaire hongrois qui réaffirme le pouvoir de l’art face au chaos

L’Académie suédoise a décerné, à Stockholm, jeudi 9 octobre, le Prix Nobel de littérature 2025 à László Krasznahorkai, saluant « une œuvre fascinante et visionnaire qui, au milieu d’une terreur apocalyptique, réaffirme le pouvoir de l’art ». À 71 ans, l’écrivain hongrois, souvent qualifié de « poète de la fin des mondes », succède à la Sud-Coréenne Han Kang, lauréate de 2024, et devient le second auteur hongrois à recevoir cette prestigieuse distinction, vingt-trois ans après Imre Kertész.

Une œuvre radicale, entre apocalypse et métaphysique

Romancier inclassable, László Krasznahorkai a bâti une œuvre d’une densité rare, où l’angoisse du monde moderne se mêle à une quête spirituelle incessante. Son style, immédiatement reconnaissable, s’étend en phrases fleuves qui s’étirent sur des pages entières, créant une musicalité hypnotique. Comme le note son compatriote Kertész, ses longues phrases « enchantent et révèlent une consolation métaphysique ».

De Tango de Satan (1985) à La Mélancolie de la résistance (2006), en passant par Guerre et Guerre (1999), Seiobo est descendue sur Terre et Le Baron Wenckheim est de retour (2008), son univers romanesque se déploie dans un pays imaginaire et décadent, métaphore de la Hongrie et du monde contemporain. Les thèmes de l’apocalypse, de la foi, du mensonge collectif et de la ruine morale traversent ses récits, où l’humanité erre entre désespoir et illumination.

Un chant du déclin et de la résistance

Dans Le Baron Wenckheim est de retour, le héros, vieil homme ruiné, revient dans une ville minée par le chaos et la violence politique. Pris pour un messie, il devient le symbole tragique d’une société en quête de salut, mais vouée à l’illusion. À travers cette fresque, Krasznahorkai explore la dérive autoritaire et la décadence morale d’une Europe désenchantée, évoquant aussi bien la Hongrie d’Orbán que les inquiétudes universelles de notre époque.

Ce regard lucide, parfois désespéré, ne verse pourtant jamais dans le nihilisme. Chez Krasznahorkai, l’art demeure le dernier refuge contre la barbarie. Son œuvre, comme l’a noté le jury Nobel, s’attache à « réaffirmer le pouvoir de la création artistique face à la destruction du sens ».

Un style unique, entre littérature et cinéma

Le rythme de Krasznahorkai — ce flux continu de pensée, de rêve et de vertige — a trouvé un écho singulier dans le cinéma du réalisateur Béla Tarr, son compatriote et collaborateur de longue date. Ensemble, ils ont donné naissance à des films d’une intensité rare, tels que Tango de Satan ou Les Harmonies Werckmeister. Tarr transpose la lenteur méditative et la gravité poétique des romans de Krasznahorkai dans des plans-séquences d’une beauté sombre, offrant au spectateur la même expérience hypnotique que le lecteur.

Un écrivain politique malgré lui

Si son œuvre échappe à toute lecture militante, elle n’en demeure pas moins profondément politique. La Mélancolie de la résistance dépeint avec une acuité prophétique l’installation d’un régime fasciste, né du chaos et de la peur. Ses personnages, souvent prisonniers de leurs illusions, incarnent la fragilité des sociétés modernes, hantées par le désordre et la manipulation.

Certains critiques ont longtemps douté qu’un auteur aussi exigeant, aussi éloigné des idéologies dominantes, puisse un jour obtenir le Nobel. Krasznahorkai y répond par la littérature même — une écriture qui se rit des étiquettes, mais demeure un acte de résistance intérieure.

Une quête de beauté dans les ténèbres

Malgré la noirceur apparente de son univers, Krasznahorkai cherche inlassablement la beauté. Dans Seiobo est descendue sur Terre, il met en scène des artistes — moines bouddhistes, peintres de la Renaissance, sculpteurs — luttant pour atteindre la perfection, même au prix de l’échec. L’art devient alors une prière, une tentative de racheter le monde par la forme.

Cette tension entre chaos et transcendance, destruction et illumination, confère à son œuvre une portée universelle. Comme chez Kertész, le mal absolu — Auschwitz, le communisme, le totalitarisme — y côtoie la foi obstinée en une possible rédemption.

Un prix mérité pour une œuvre-monde

Traduit en France depuis 2000, notamment chez Gallimard avec Tango de Satan, Krasznahorkai avait déjà reçu le Prix International Man Booker en 2015, considéré comme l’antichambre du Nobel.

Cette nouvelle consécration vient saluer une œuvre exigeante, d’une beauté austère, qui interroge sans relâche la condition humaine. L’auteur recevra son prix le 10 décembre 2025 à Stockholm, lors de la cérémonie célébrant la mémoire d’Alfred Nobel, et se verra remettre une récompense de 11 millions de couronnes suédoises, soit environ 967 000 euros.

En décernant ce Nobel à László Krasznahorkai, l’Académie suédoise couronne non seulement un écrivain d’exception, mais aussi une vision du monde : celle d’un art qui, face à la désagrégation du réel, demeure une forme ultime de lucidité et de foi.


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