Xwédah : Terre d’Amour suivi de Nîm réunit deux textes de Comlan Aubin FELIGBE qui, en apparence, racontent deux histoires éloignées l’une de l’autre. Le premier nous projette en 2100, à Ouidah, où une montée de la mer menace d’engloutir la ville et contraint ses habitants à fuir. Le second nous ramène dans le présent, à Sinendé, dans le Nord-Bénin, où une longue sécheresse assèche les terres et met en péril les récoltes d’une communauté agricole. D’un côté, il y a trop d’eau ; de l’autre, il n’y en a plus assez. D’un côté, une ville cherche à échapper à l’eau qui monte ; de l’autre, un enfant cherche à faire revenir l’eau dans les champs.
Cette opposition apparente constitue pourtant le premier lien profond entre les deux textes. Dans l’un comme dans l’autre, l’eau devient le révélateur d’une crise qui dépasse largement le phénomène naturel. Elle oblige les personnages à s’interroger sur leur rapport à leur territoire, à leur histoire, à leur communauté et à leur avenir. L’eau devient alors le fil invisible qui relie les deux fables. Mais derrière cette eau se trouve une question plus vaste : que pouvons-nous encore sauver, transmettre ou inventer lorsque notre monde est menacé de disparaître ?
Résumé des deux textes de théâtre
Dans Xwédah : Terre d’Amour, nous sommes en 2100. Ouidah est menacée par la montée de la mer et les autorités annoncent l’évacuation immédiate de la population.
Xwédah : Terre d’Amour
Les habitants doivent partir avec le strict nécessaire. Pourtant, au bord de la plage, Yara, une vieille femme sculptrice, continue de travailler ses bochios et refuse catégoriquement de quitter sa terre. Pour elle, cet ordre d’évacuation réveille une mémoire plus ancienne que la catastrophe climatique : celle de la traite négrière, de l’arrachement et de tous ceux qui ont été emmenés loin de leur terre sans pouvoir y revenir. « Personne ne m’arrachera à cette terre », affirme-t-elle.
À ses côtés se trouve Ajoua, sa petite-fille de seize ans. La jeune fille veut sauver Yara, mais elle porte elle-même une blessure ancienne : elle n’a jamais connu ses parents et sa grand-mère a toujours gardé le silence sur son histoire. Alors que les sirènes, les médias, les talkies-walkies et les autorités annoncent que le temps s’épuise, Yara laisse échapper une phrase qui bouleverse Ajoua : « Tu as les yeux de ta mère. » Elle apprend alors que sa mère s’appelle Danssi et réclame enfin la vérité. Elle reproche à Yara quinze années de silence et lui confie ce qu’elle ressent depuis toujours : « J’ai besoin d’une mémoire. »
L’urgence de l’évacuation se poursuit. Ajoua cherche de l’aide auprès des secouristes, qui refusent d’abord de s’encombrer d’une vieille femme paralysée. Pour les convaincre, elle présente Yara autrement : non comme une personne fragile dont il faudrait se débarrasser, mais comme une « mémoire vivante », capable de raconter l’histoire de la ville, de ses familles, de ses lieux sacrés, de l’esclavage et du roi Kpassè. Ajoua retrouve ensuite Gouffon Maxim, un jeune homme qui la cherchait pendant l’évacuation. Après leurs retrouvailles, leurs disputes et leurs rapprochements, tous deux comprennent qu’ils ne peuvent pas quitter Ouidah en abandonnant Yara.
Lorsqu’ils retournent auprès d’elle, une nouvelle vérité éclate : la paralysie de Yara n’était qu’une mise en scène. Elle voulait rester auprès de la mer pour tenter de l’apaiser. Mais elle révèle également l’histoire qu’elle avait longtemps cachée à Ajoua : sa mère, Danssi, l’avait abandonnée toute petite au bord de la plage, avec une photographie et une pierre d’améthyste. Yara avait gardé cette histoire secrète dans l’idée de protéger l’enfant. Au même moment, elle livre sa propre explication de la catastrophe : les scientifiques se trompent, dit-elle ; si la mer avance, c’est parce qu’elle « ne se sent plus aimée ».
Alors que tout semble perdu et que la ville est sur le point de disparaître, Ajoua et Maxim refusent de laisser la catastrophe déterminer entièrement leur dernière heure. Ils demandent à Yara de les marier. Le collier d’améthyste autour de leurs mains et les bochios comme témoins, ils célèbrent leur union au bord de la mer. La pièce s’achève sur une plage déserte. Les bochios parlent encore. Ils savent que Yara détenait la réponse à l’énigme et posent une dernière question : « Maintenant, qu’est-ce qu’on fait ? » La réponse laisse entendre qu’il faudra encore attendre « une bonne volonté qui voudrait bien avoir une mémoire ».
Nîm
Nîm, dont le titre signifie « eau » en baatonu, nous transporte dans un autre territoire, à Sinendé, dans une communauté agricole confrontée à une longue sécheresse. Les pluies ne viennent plus, les terres sont devenues dures, les récoltes disparaissent et les réserves diminuent. Hamid, le père de Gaani, treize ans, est arrivé au bout de ses forces. Il a prié, fait des offrandes, attendu les saisons et suivi les conseils des scientifiques, des alfas et d’autres interlocuteurs. Rien n’a permis d’améliorer la situation. Il finit par reconnaître : « Je suis à bout. »
Gaani refuse pourtant de croire que l’absence de pluie signifie nécessairement la fin. Pour lui, il faut chercher une autre solution. Il annonce à son père qu’il veut utiliser une solution technologique pour faire remonter l’eau d’un puits et irriguer les cultures grâce à l’énergie solaire. Son idée paraît invraisemblable aux yeux de son père et de ses camarades. Mais Gaani a découvert à la bibliothèque un livre consacré aux énergies renouvelables. Il ne prétend pas inventer seul quelque chose qui n’existe pas : il cherche à comprendre une expérience réalisée ailleurs pour l’adapter à la réalité de Sinendé.
Le projet se heurte rapidement au manque d’argent, au scepticisme et au découragement. Un adulte, ancien étudiant marqué par ses propres désillusions, tente de convaincre Gaani que les projets des jeunes sont condamnés à l’échec. Le garçon persiste. Il récupère des matériaux, sollicite son entourage et finit par réunir, avec l’aide de son oncle, les éléments nécessaires : panneaux solaires, pompes, tuyaux, fils et onduleur variateur. Même dans sa propre famille, il doit encore faire face au doute. Hamid découvre ses bricolages et l’accuse d’avoir escroqué son oncle. Une dispute éclate. Sa mère, cependant, prend la défense de l’enfant et demande qu’on lui donne une chance.
Avec ses amis, Gaani installe finalement le dispositif dans le champ. Les panneaux sont positionnés, les fils raccordés, la pompe descendue dans le puits et les conduites reliées au système. Au moment décisif, le doute revient : et si cela ne fonctionnait pas ? Puis la pompe se met en marche. L’eau coule. Trois mois plus tard, le champ qui semblait condamné est redevenu verdoyant. Hamid reconnaît son erreur et le projet commence à intéresser les villages voisins. Pourtant, la pièce refuse le triomphe définitif : l’adulte sceptique réapparaît encore pour annoncer un nouvel échec, tandis que le chœur lui répond. L’espoir n’efface donc pas le doute ; il apprend à lui résister.
Analyse
Les deux textes construisent d’abord une réflexion puissante sur le rapport entre territoire, mémoire et transmission. Dans Xwédah, la montée de la mer menace littéralement d’effacer Ouidah, mais elle révèle en même temps une autre forme de disparition : celle de la mémoire. Ajoua risque de perdre sa ville au moment même où elle tente de retrouver son histoire familiale. Son besoin de connaître sa mère, Danssi, et de comprendre le silence de Yara donne à la catastrophe climatique une dimension intime. Plus Ouidah est menacée de disparition, plus Ajoua mesure ce qui risque de disparaître avec elle. La formule « J’ai besoin d’une mémoire » prend ainsi une portée qui dépasse la seule histoire personnelle de la jeune fille. Elle signifie que l’identité ne peut pas se construire sans continuité entre le présent et ce qui l’a précédé. Yara devient alors le point de rencontre entre la mémoire individuelle et la mémoire collective. Elle est une grand-mère, une sculptrice et une femme vulnérable en apparence, mais elle est surtout celle qui porte l’histoire de la ville. Lorsqu’Ajoua la présente comme une « mémoire vivante », elle affirme qu’une communauté ne peut pas être sauvée uniquement en protégeant ses bâtiments ou ses habitants : elle doit aussi préserver les récits, les croyances, les lieux, les blessures et les symboles qui lui donnent un sens. Le refus de Yara de quitter Ouidah prend dès lors une dimension historique. L’ordre d’évacuation lui rappelle l’arrachement de la traite négrière, notamment à travers la référence au Clotilda (Le Clotilda est le dernier navire négrier connu à avoir transporté illégalement des captifs africains vers les États-Unis en 1860). La mer du futur (2100) se charge ainsi de la mémoire d’un passé où d’autres êtres humains ont été forcés de partir sans retour. Le présent et le passé se superposent. La Route des Esclaves, Djègbadji, le Temple des Pythons, le roi Kpassè, les bochios et les divinités vodoun ne constituent pas un simple décor : ils forment un paysage mémoriel. Yara refuse donc de quitter une terre qui contient une part essentielle de ce que les générations précédentes ont vécu et transmis.
Nîm déplace cette question du côté du savoir et de l’avenir. Gaani ne cherche pas à préserver un passé menacé, mais à empêcher que l’avenir soit condamné par les échecs du présent. Face à la fatigue de son père, il oppose la curiosité et la recherche. Hamid a expérimenté différentes voies jusqu’à l’épuisement ; Gaani, lui, accepte de chercher ailleurs des connaissances qu’il peut adapter à son propre environnement. Son livre sur les énergies renouvelables devient une passerelle entre un savoir extérieur et une réalité locale. Le texte propose ainsi une réflexion subtile sur la transmission entre les générations : que transmettons-nous aux jeunes lorsque nous avons nous-mêmes été déçus ? La prudence issue de l’expérience peut-elle devenir une force, ou risque-t-elle de se transformer en peur de tenter quelque chose de nouveau ? Le texte Nîm ne prétend pas que l’enfant possède toujours raison et que l’adulte a toujours tort. Il montre plutôt qu’une communauté peut s’enfermer dans la résignation lorsque l’expérience n’est plus accompagnée de la possibilité d’imaginer. Gaani devient alors une figure de la jeunesse comme force de recherche et d’initiative. Mais sa réussite n’est pas individuelle. Comme dans Xwédah, le salut passe par les autres : l’ami qui reste, celui qui revient, l’oncle qui fournit la pompe, la mère qui soutient son fils et finalement Hamid lui-même participent à la réalisation du projet. L’innovation n’abolit donc pas la communauté ; elle en a besoin. Ainsi, d’une pièce à l’autre, FELIGBE pose deux questions complémentaires : que devient une communauté lorsqu’elle perd la mémoire de ce qui la fonde ? Et que devient-elle lorsqu’elle cesse de croire à sa propre capacité à inventer son avenir ? Cette réflexion sur le territoire, la mémoire et l’avenir est renforcée par une dramaturgie où plusieurs manières de comprendre le monde se rencontrent.
Dans Xwédah, les voix des médias, les communiqués officiels, les talkies-walkies, les secouristes, les climatologues, les chants, les prières, les langues locales, les bochios et le grondement de la mer composent une scène traversée par des discours différents. Le spectateur n’assiste pas simplement à une catastrophe : il est plongé dans le tumulte d’une communauté qui cherche à comprendre ce qui lui arrive. La science cherche à mesurer la vitesse du courant ; Yara, elle, affirme que la mer avance parce qu’elle « ne se sent plus aimée ». Ces deux lectures ne sont pas nécessairement placées dans un rapport d’exclusion. Le texte ouvre au contraire un espace où la connaissance scientifique, l’imaginaire vodoun, la mémoire historique et la sensibilité au vivant peuvent se répondre. Cette pluralité donne également à la pièce son mélange singulier de peur, de poésie, de sensualité et de comique. Au cœur même de la catastrophe, les personnages continuent à plaisanter, à se disputer, à désirer et à aimer. Le mariage d’Ajoua et de Maxim devient ainsi plus qu’un épisode sentimental : c’est un acte de résistance. Alors que la mer semble devoir décider de tout, ils affirment qu’ils peuvent encore « créer ce jour ici et maintenant » et que « l’amour peut vaincre la jalousie du temps ». Le collier d’améthyste, d’abord lié à l’histoire de la mère d’Ajoua, devient le symbole d’un avenir que les deux jeunes gens choisissent encore de construire.
Dans le texte Nîm, le théâtre donne pareillement une forme concrète au conflit entre fatalité et possibilité. La sécheresse n’est pas seulement décrite : elle se manifeste dans les discussions, les tensions familiales, les doutes, les moqueries, les hésitations et les efforts nécessaires pour installer le dispositif. La réussite de Gaani devient alors un événement théâtral autant qu’un événement technique : le moment où la pompe se met à fonctionner et où l’eau coule constitue une véritable rupture dramatique.
Dans les deux cas, l’auteur refuse une vision purement fataliste du monde. Même lorsque la catastrophe semble inévitable, quelque chose demeure possible : transmettre, aimer, chercher, inventer, s’allier. C’est précisément cette capacité à agir malgré la menace qui donne à l’œuvre sa dimension profondément humaine et contemporaine.
Au fond, Xwédah demande : que sommes-nous prêts à sauver lorsque tout ne peut pas l’être ?
Nîm lui répond par une autre question : que sommes-nous encore capables de faire lorsque tout semble perdu ?
Entre ces deux questions se dessine peut-être la conviction qui traverse toute l’œuvre : tant qu’une mémoire peut être transmise et qu’une idée peut être tentée, rien n’est complètement perdu.
Roland KOVENON





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