Contes de Madrenvidé de Destin Mahulolo Akpo : quand la sagesse africaine reprend la parole 

Dans un contexte où les contes africains peinent parfois à trouver leur place face à l’omniprésence des productions étrangères, Destin Mahulolo Akpo propose avec les Contes de Madrenvidé, publié en juillet 2025 aux Éditions Savanes du Continent, un retour assumé vers l’une des plus anciennes formes de transmission du savoir en Afrique. À travers 149 pages, l’auteur entraîne le lecteur dans l’univers imaginaire de Madrenvidé, un village où le merveilleux côtoie le quotidien, où les animaux parlent, où les génies interviennent dans la destinée des hommes et où chaque histoire se clôt sur une leçon de vie. Bien plus qu’un simple recueil de divertissement, Les Contes de Madrenvidé apparaît comme une œuvre de transmission culturelle. Chaque récit puise dans les valeurs traditionnelles africaines pour interroger des problématiques toujours actuelles : l’amitié, la fidélité, la jalousie, l’humilité, la solidarité, le pouvoir, le respect du sacré ou encore les conséquences de nos actes. 

Madrenvidé, un village devenu univers

L’une des premières qualités du livre réside dans la création de Madrenvidé, véritable personnage à part entière. Toutes les histoires s’y déroulent. Chaque conte enrichit progressivement cet espace imaginaire qui finit par devenir un territoire familier au lecteur. Les mêmes croyances, les mêmes traditions, les mêmes autorités, les mêmes génies et parfois les mêmes personnages réapparaissent au fil des pages, donnant une remarquable cohérence à l’ensemble. 

Cette unité distingue le recueil de nombreuses compilations de contes où les récits semblent simplement juxtaposés. Ici, Destin Mahulolo Akpo construit un véritable univers narratif dans lequel chaque histoire contribue à renforcer l’identité de Madrenvidé. 

L’amitié élevée au rang de valeur sacrée

Le premier conte, Kpatagnon et Aklassou, le roi sorcier, donne immédiatement le ton. Kpatagnon, la plus belle jeune fille du village, est née muette. Ses parents, avant d’être faits prisonniers par le redoutable roi sorcier Aklassou, lui confient une simple boule d’akassa baptisée Milawoè. Cette boule de pâte devient progressivement bien davantage qu’un objet.

Elle parle. Elle chante. Elle conseille. Elle console. Elle accompagne. Elle devient l’unique amie de Kpatagnon. Lorsque la jeune fille apprend qu’elle pourrait retrouver la parole à condition de sacrifier Milawoè, elle refuse catégoriquement. Cette fidélité bouleverse même le terrible Aklassou qui, admiratif, ordonne finalement que la jeune fille retrouve la parole sans contrepartie. 

Le conte s’achève sur une magnifique maxime : 

« Un ami, c’est l’ombre de Dieu collée aux pieds de l’homme. »

Toute la philosophie du récit tient dans cette phrase.

Une galerie de personnages profondément humains

Les héros de Madrenvidé ne sont jamais parfaits. Ils doutent. Ils jalousent. Ils désobéissent. Ils convoitent. Ils souffrent. Ils aiment. Ils pardonnent. 

Vidjanagni, l’orpheline maltraitée par sa belle-mère, illustre parfaitement cette humanité. Persécutée depuis l’enfance, elle ne répond jamais à la violence par la violence. Sa patience, son humilité et sa bonté finissent par transformer son destin. 

À l’inverse, la fille de sa marâtre, poussée par l’envie de rivaliser avec elle, reproduit mécaniquement les mêmes gestes sans jamais comprendre que les récompenses ne sont pas liées aux actes, mais aux intentions. 

L’auteur rappelle alors que :

« L’humilité ne coûte rien, mais est la clef qui ouvre la porte de tous les trésors du monde. »

Une leçon intemporelle. 

Une dénonciation constante des mauvais sentiments

L’un des fils conducteurs du recueil est sans doute la dénonciation de la jalousie. Dans Le salaire de la jalousie, Vignonivi, pourtant admirée pour sa beauté, ne supporte pas que son mari préfère la douceur, les qualités culinaires et le caractère de sa coépouse Dokponoussi. La jalousie l’entraîne progressivement vers la manipulation, puis vers le mensonge. 

Le conte rappelle qu’à Madrenvidé, voler une marmite équivaut pratiquement à condamner quelqu’un à mourir de faim. Cette symbolique montre combien certains objets du quotidien peuvent devenir des éléments de justice communautaire. Comme souvent chez Destin Mahulolo Akpo, le coupable finit par être confondu. 

La morale est implacable. Le mal finit toujours par dévoiler son auteur.

Quand les animaux parlent des hommes 

Le conte Pourquoi il y a tant d’araignées dans les murs lézardés s’inscrit dans la grande tradition des fables africaines. Les personnages sont des animaux. Pourtant, ce sont bien les comportements humains qui sont observés. L’éléphant, la panthère, le lion et l’araignée deviennent les porte-paroles des passions humaines. La famine, la peur, la trahison et la vengeance y prennent une dimension symbolique.

La conclusion résume parfaitement le propos : 

« Le mal que nous projetons de faire aux autres finit toujours par se retourner contre nous-mêmes. » 

Une vérité vieille comme le monde.

Le respect du sacré 

L’un des plus beaux contes du recueil est probablement Tagodogodo et l’œuf sacré. Tout commence par un simple œuf placé à l’entrée du village. Personne n’y touche. Depuis toujours. Parce qu’il est sacré. Parce qu’il représente un mystère que personne ne cherche réellement à expliquer. 

Mais Tagodogodo, homme respecté, grand cultivateur et meilleur chasseur du village, refuse de croire à cette tradition. Son orgueil le pousse à défier l’interdit. À partir de cet instant, les catastrophes s’enchaînent. La nature elle-même semble se retourner contre les hommes. Le récit rappelle une idée profondément enracinée dans les spiritualités africaines : tout n’a pas besoin d’être expliqué pour être respecté. 

La morale est explicite : 

« Ce qui est sacré est sacré. On ne contrevient pas aux dispositions des dieux et de la nature impunément. »

La revanche du temps 

Parmi les contes les plus touchants figure La Femme du lépreux. Dénagnon cumule tous les malheurs. Il est lépreux. Sans épouse. Moqué par son meilleur ami. Rejeté jusque dans sa propre famille. Puis survient Houématchi. Cette femme mystérieuse accepte de l’épouser malgré les moqueries du village. Le renversement est spectaculaire. 

Les moqueurs deviennent demandeurs. Le méprisé devient celui dont dépend le salut collectif. L’auteur rappelle alors que le temps demeure le plus grand juge : 

« Nul n’est plus grand que le temps et le temps a toujours le temps pour rendre aux hommes selon leurs agissements. »

Une formule appelée à rester dans la mémoire du lecteur.

Les dangers de la parole

Le dernier conte présenté dans le recueil, Les deux coépouses, aborde un thème rarement traité avec autant de finesse : le pouvoir destructeur des paroles. Les deux femmes ne se battent pas immédiatement. Tout commence par des moqueries. Des sobriquets. Des chants satiriques. Des humiliations répétées. Peu à peu, les mots deviennent des armes.

Puis viennent les gestes. Enfin la tragédie. L’auteur montre que les conflits les plus graves naissent souvent de violences invisibles. 

Une écriture fidèle à l’oralité

La force de Les Contes de Madrenvidé réside également dans son style. Destin Mahulolo Akpo ne cherche pas à moderniser artificiellement le conte. Il en conserve les principaux codes : 

  • les répétitions ; 
  • les dialogues vivants ; 
  • les proverbes ; 
  • les interventions du merveilleux ; 
  • les personnages symboliques ; 
  • les morales explicites. 

On retrouve cette impression si particulière d’écouter un ancien raconter une histoire sous l’arbre à palabres. La lecture devient presque une écoute. 

Une œuvre pour tous les âges

Si ces contes peuvent naturellement séduire les plus jeunes, ils s’adressent également aux adultes. Chaque histoire fonctionne sur plusieurs niveaux de lecture. L’enfant retiendra l’aventure. L’adolescent découvrira les valeurs. L’adulte y reconnaîtra une réflexion sur les rapports humains, la justice, le pouvoir ou encore la société. 

Le recueil possède ainsi cette qualité rare des grands contes : parler à chacun selon son âge et son expérience. 

Notre appréciation

Avec Les Contes de Madrenvidé, Destin Mahulolo Akpo signe une œuvre profondément enracinée dans les traditions narratives africaines tout en abordant des préoccupations universelles. Derrière le merveilleux, les métamorphoses, les génies, les animaux parlants et les objets sacrés, l’auteur interroge les grandes questions qui traversent toutes les sociétés : la fidélité, la jalousie, le pouvoir, l’humilité, la solidarité, la gratitude ou encore les conséquences de nos choix. 

La véritable richesse du recueil réside dans sa capacité à faire du conte un outil de transmission. Chaque histoire se referme sur une maxime ou une leçon qui prolonge la réflexion bien au-delà de la lecture. Loin d’être de simples récits destinés à distraire, ces contes invitent à penser, à transmettre et à dialoguer avec un patrimoine culturel souvent menacé par l’oubli. 

En redonnant vie à l’oralité, aux proverbes et à la sagesse populaire, Les Contes de Madrenvidé rappelle que les contes ne sont pas seulement des histoires du passé : ils demeurent des écoles de vie, capables d’éclairer le présent et d’inspirer l’avenir. C’est là toute la réussite de ce recueil, qui mérite de trouver sa place aussi bien dans les bibliothèques familiales que dans les établissements scolaires, où il pourrait contribuer à faire redécouvrir aux jeunes générations la richesse du patrimoine narratif africain. 

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