Publié en mai 2026 par IdS éditions, dans la collection Évasion, Un monstre dans mon lit est un recueil de nouvelles d’Axelle Adiho, préfacé par Jennifer Kuakuvi. En 111 pages, l’autrice entraîne le lecteur dans un univers où le quotidien bascule parfois brutalement dans l’horreur. Accidents, violences conjugales, vengeance, viol, manipulation familiale, infidélité, jalousie ou encore blessures affectives : les histoires réunies dans cet ouvrage explorent les zones sombres de l’intime et les monstres qui peuvent se cacher derrière des visages familiers.
Le titre du recueil annonce d’ailleurs parfaitement cette atmosphère. Le monstre n’est pas nécessairement une créature fantastique. Il peut être un conjoint, un proche, un parent, un collègue, un inconnu ou même une personne que l’on croyait connaître. Il peut aussi être une violence que l’on tente de dissimuler derrière les apparences.
Dès « Charognards », Axelle Adiho frappe fort. Un accident au carrefour « Trois banques » devient rapidement un spectacle pour les réseaux sociaux. Les images circulent, sont commentées et partagées par des internautes qui semblent oublier que derrière une vidéo se trouve une personne, une famille, une vie. Le choix du « tu », qui place directement le lecteur au cœur de la scène, rend le récit particulièrement saisissant. À travers le drame d’une famille confrontée à la mort d’un proche, l’autrice interroge cette nouvelle forme de voyeurisme numérique où la souffrance devient parfois un contenu à consommer.
Avec « Géole », le lecteur pénètre cette fois dans l’intimité d’un couple. Ayélé et Kodjo sont mariés depuis plusieurs années, mais derrière l’apparence d’un foyer ordinaire se cache une réalité beaucoup plus sombre. La violence conjugale s’est installée progressivement, jusqu’à devenir presque une composante du quotidien. Pourtant, personne ne semble véritablement voir ce qui se passe.
L’intérêt de cette nouvelle réside notamment dans la complexité des personnages féminins. Ayélé elle-même apparaît loin de l’image traditionnelle de la victime silencieuse. Autour d’elle, d’autres femmes cachent également leurs propres blessures derrière des mariages prétendument heureux. Axelle Adiho montre ainsi comment la pression sociale, la religion, les apparences et la peur du jugement peuvent enfermer les victimes dans le silence.
« Barbecue » plonge ensuite le lecteur dans une histoire de vengeance. Une femme traque méthodiquement celui qu’elle considère comme responsable d’un drame atroce. Elle connaît ses habitudes, ses déplacements, sa routine. Mais avant de passer à l’acte, elle cherche à comprendre. Pourquoi cet homme a-t-il commis ce geste ? Que s’est-il réellement passé ?
À mesure que le récit avance, le lecteur découvre que la vengeance d’Akossiwa puise sa force dans une douleur ancienne. Le feu du titre devient alors une métaphore particulièrement forte : celui qui détruit peut également consumer celui qui cherche à se venger.
Dans « À huis clos », l’autrice aborde frontalement la question du viol. Akuélé se retrouve confrontée à une agression commise par un homme dont l’image sociale rend l’accusation particulièrement difficile à croire. Le contraste entre ce que l’agresseur montre aux autres et ce que la victime vient de subir constitue l’un des éléments les plus dérangeants de la nouvelle.
La honte, la peur, le dégoût, le silence et la difficulté de parler traversent le récit. Mais l’intervention d’Abla ouvre une possibilité de sortie : celle de la parole, de l’accompagnement et de la justice. Le lecteur comprend alors que le véritable huis clos n’est pas seulement celui d’un espace fermé ; c’est aussi celui dans lequel une victime se retrouve enfermée lorsqu’elle pense que personne ne la croira.
« Au prix du sang » poursuit cette exploration des violences cachées, mais en introduisant une dimension familiale et politique particulièrement glaçante. Une petite fille de huit ans est au centre d’une affaire où la volonté de protéger un membre de la famille conduit certains adultes à franchir des limites inimaginables.
La nouvelle questionne ainsi une expression souvent utilisée pour justifier le silence : « laver le linge sale en famille ». Jusqu’où peut-on aller au nom de la famille ? Que devient la justice lorsque les intérêts personnels, familiaux ou politiques prennent le dessus sur la protection d’une enfant ?
Avec « Sur le fil », Axelle Adiho déplace son regard vers l’infidélité et les fragilités du couple. Dédé se retrouve confrontée aux questions de son mari, Sevï, et aux souvenirs d’une relation dans laquelle elle a pourtant consenti de nombreux sacrifices. Mais derrière les apparences d’un couple stable se dessine une réalité faite de promesses brisées, de soupçons et de blessures.
La nouvelle explore avec finesse la frontière fragile entre fidélité, désir et mensonge. Le lecteur est progressivement amené à s’interroger sur ce que chacun est prêt à accepter pour préserver une relation et sur les compromis qui finissent parfois par détruire ce que l’on cherchait précisément à sauver.
« Hounsoukouè-Plage » offre enfin un récit plus ample, presque comme une succession de chapitres dans la vie sentimentale de Kokoè. Plusieurs hommes traversent son existence, chacun avec ses promesses, ses blessures et ses contradictions. Kuassi incarne la jalousie et la volonté de possession ; Inoussa fait entrer la religion dans les conflits amoureux ; Cokou apparaît comme l’homme idéal avant que la réalité ne rattrape cette nouvelle histoire.
À travers ce parcours sentimental, Axelle Adiho interroge surtout la possibilité de trouver enfin une relation qui échappe aux violences, à la domination et aux désillusions.
Le recueil se termine avec « Trajet à haut risque », une nouvelle beaucoup plus courte et décalée, qui entraîne le lecteur dans une situation apparemment banale mais transformée en véritable aventure. Un trajet de Gogotikpon à Agla, une urgence inattendue et une destination qui devient soudain particulièrement difficile à atteindre : l’autrice démontre ici qu’elle sait également introduire de l’humour et de la légèreté après des récits particulièrement lourds.
Au fond, Un monstre dans mon lit est un recueil sur les apparences. Les monstres d’Axelle Adiho ne vivent pas nécessairement dans des lieux sombres. Ils peuvent partager un lit, une maison, une famille, un bureau ou simplement apparaître sur l’écran d’un téléphone.
La force du livre réside justement dans cette proximité. Les situations racontées ne semblent pas appartenir à un monde extraordinaire. Elles peuvent survenir dans des familles ordinaires, dans des couples ordinaires, dans des quartiers ordinaires. Et c’est peut-être ce qui les rend aussi inquiétantes.
Avec une écriture qui alterne tension, émotion, violence et parfois humour, Axelle Adiho construit ainsi un recueil qui pousse le lecteur à regarder autrement ce qui se cache derrière les apparences.
Car parfois, le monstre n’est pas sous le lit.
Il est dans le lit.





Laisser un commentaire