Ce n’est pas qu’un livre. Ce ne sont pas que des mots dessinés sous la pointe d’un stylo. Ce n’est pas non plus la banalité littéraire d’une idée féconde de génie, inspirée du beau noir vespéral de la pleine lune. C’est encore moins des élucubrations féériques imaginées pour charmer les hormones du lecteur devenu de plus en plus exigeant, accro de fortes sensations adrénaliniennes. C’est un chef-d’œuvre éloquemment taillé dans les labyrinthes fleuris d’une Afrique traditionnelle qui se révèle dans toute sa splendeur. C’est du pur, dur et sûr. Colorant Félix, c’est la belle odyssée d’une plume bohémienne qui touche à tout, flirte avec tout, se lâche et s’épanouit dans une pluralité singulière. Ce n’est pas juste un roman. C’est la romance idyllique entre une terre mère parée comme par un soir de noce et son lunatique Destin louangeur.
Sur une belle démarcation originale, Destin Akpo fait parler sa liberté littéraire. Des récits très dense dans Colorant Félix, on le voit qui se taille sa propre planche et surfe douillettement sur les houleuses vagues de sa passion : l’histoire et ses mots. Tout a été cuisiné à l’équerre au point où le lecteur s’étonne lui-même de la clarté de son reflet dans le miroir de sa propre identité. C’est un coup de maître, un coup de pinceau sur une culture qui commence à se noyer dans la vrille ronflante d’un aujourd’hui trop bruyant. Le roman cueille au rebond l’histoire d’un mal pernicieux venu chambouler le quotidien d’un monde et des communautés vautrés dans leurs zones de confort : « le Colorant Félix n’était pas n’importe qui. En quelques jours seulement, il a terrassé la France, foudroyé l’Italie, giflé l’Espagne. En un clin d’œil, il a vidé les maisons de retraite pour personnes âgées… On raconte aussi que les USA ont tremblé comme aux jours de la chute des tours jumelles, quand fondit sur eux la colère de Coovi does not ». Au cœur des spéculations et considérations qui s’emballent dans tous les sens, l’écrivain, dans la finesse de son art, allie au moyen d’un doigté exceptionnel drame et drôle. La kyrielle de délices qui embaume la culture locale béninoise se lève comme une aurore pour dédramatiser la pandémie. A la quête de la source du Coovi does not, le livre nous emballe dans un voyage de moisson de la connaissance. D’un continent à un autre, on apprend, on découvre, on s’informe. A l’instar du fameux Colorant Félix, c’est une folle randonnée aux virages vertigineuses que le livre propose au lecteur.
Le choix subtil à dessein des noms relève d’une toute autre adresse qui sonne comme la marque déposée de l’artiste. Ici, Destin Akpo prend un habile plaisir à créer ses personnages dans le tréfond du lexique langagier béninois. Ahouangan Toukposso, Akotoé, Alikpa, Zankpiti, Klako, Dah Zèguèzougou, Emouvi-Lekosto ! Toute la marmaille stylistique de la littérature locale béninoise s’y trouve. Des transpositions adroites, de la métaphore délicate, de l’ironie astucieuse, l’assaisonnement à la « chez nous » est assez épicée pour que tout aventurier, aussi insatiable qu’il soit en sente le doux picotement. D’une séquence à une autre, le style chatouille. D’une ligne à une autre, le message tient en haleine. L’écrivain ne donne aucune limite possible à la pointe de son imagination et à la fringance de la connaissance qu’il a de son pays et de ses valeurs. Les détails les plus minimes sont princièrement habillés pour susciter le meilleur des émotions.
Et il y a l’arbre à palabre ! Le symbole sacro-saint du rendez-vous de la sagesse. C’est ici que les têtes grises savantes battent le macadam des sujets de haute importance du village. C’est ici que Destin Akpo nous abreuve à la source de la littérature orale béninoise : les proverbes déferlent, les dictons fusent, les chants s’enchainent, la tradition exulte dans la ferveur d’une rhétorique magistrale. Culturellement aucun citoyen lambda ne s’y aventure sauf s’il y est invité. C’est alors là, à la faveur d’une éloquente tolérance culturelle qu’hommage va être rendu au plus grand rassembleur des mœurs : le sodabi. Il reçoit presque un honneur doxologique, en témoigne ce passage : « Nous autres, ici au village de Kpétékpa, nous continuâmes de doper notre immunité avec Son Excellence Sodabi-La-santé. Nous le fîmes en mémoire de nos aïeux qui en ont bu et qui ont transmis le secret à nos parents et qui, à leur tour, nous ont passé le flambeau. Et ce flambeau ne s’étendra pas en nos mains ». Présent à toutes les occasions, célébrant les joies et réconciliant les discordes, Colorant Félix le présente comme un remarquable emblème dépositaire de la tradition ancestrale. Rien ne se fait sans lui, et tout ce qui se fait avec lui est emprunte d’unité et de joie expressive. Autour de lui, les âges et opinions s’accordent dans une parfaite symbiose identitaire. Inoffensif dans sa Dame-Jeanne et fougueux en gosier, il sait délier les langues les plus timides pour leur faire animer les sujets les plus inaccessibles aux esprits les moins doués. Un inspirateur hors classe !
Colorant Félix sous la plume de son futé Destin n’est pas une chasse gardée d’un élite lectorat savamment choisi. C’est un classique généreux et digeste qui se laisse prendre par tout amoureux des beaux-arts de la parole et de l’écriture. Rien en fait ne pourrait réussir à véritablement dire du Colorant Félix. Il parle de lui-même et sa verve est extraordinairement saisissante.
Je l’ai lu et je m’en suis délecté.
Corneille Davy Agossa





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