Les Congolais de Brazzaville sont-ils satisfaits ou complices de l’annexion d’une partie du territoire de la République sœur de la RDC, comme le prétendent les réseaux sociaux ?

Après environ trois jours de violents combats, la ville de Goma est tombée entre les mains du M23, groupe rebelle dont il ne fait plus de doute qu’il est soutenu par l’armée régulière rwandaise.


Au cœur de cette histoire rocambolesque aux origines immensément complexes, se révèle un problème de conquête territoriale, comme l’a affirmé haut et fort le président Félix Tshisekedi. Une énième guerre dans le monde qui s’inscrit dans la continuité des précédentes, c’est-à-dire l’annexion du territoire d’autrui.
À l’heure où les politiques (Poutine, Trump… et à présent Nangaa) sont plus que jamais déterminés à redessiner les frontières, au mépris même de la Charte des Nations unies qui interdit l’usage de la force contre l’intégrité territoriale ou l’indépendance politique d’un État, les réseaux sociaux, quant à eux, abolissent les barrières. Tout se discute sans langue de bois dans ces espaces virtuels devenus de véritables forums publics, à l’image d’une agora géante rappelant la Grèce antique, mais cette fois-ci avec un public plus large, aux sensibilités diverses, s’exprimant sous le coup de l’émotion, quitte à blasphémer, amalgamer et attiser querelles et animosités entre des peuples qui, du point de vue de l’histoire, des pratiques sociales et culturelles, partagent tout ou presque.

Ce dernier point m’interpelle particulièrement, car il me rappelle les liens forts qui unissent notre République du Congo à la RDC, notamment à travers l’art et plus précisément la littérature.

– La carte d’identité du fleuve Congo, Les Éditions Hemar, 2009

Cette pièce de théâtre de l’écrivain Ing Weldy Telemine Kiongo est, à mon sens, l’ouvrage le plus réaliste que j’aie jamais lu sur la reconfiguration de nos territoires nationaux, issue du découpage arbitraire opéré à la Conférence de Berlin. Ce livre d’une « fine intelligence », comme le commente le secrétaire général de l’UDPS, M. Augustin Kabuya (page 15), nourrit l’idéal de voir les deux Congo réunis en un seul bloc territorial s’étendant « de Bétou à Likasi, de Djambala à Isiro, de Dolisie à Lisala, de Sibiti à Kamina…, brassant des langues et des cultures communes et témoignant de l’existence d’une communauté de destin marquée par la traite négrière, la colonisation, le sous-développement, mais aussi une foi ardente en l’avenir », écrit M. Hilaire Bouhoyi, ancien recteur de l’Université Marien-Ngouabi, dans sa préface (page 18).
Anangué, le personnage principal de ce chef-d’œuvre, rêve de mettre en place une « carte d’identité du fleuve » pour mettre fin aux querelles mesquines ayant entravé, au fil de l’histoire, la cohabitation de ces deux peuples. Tel fut le cas des Congolais de Brazzaville qui travaillaient à Kinshasa et qui, un beau matin, furent expulsés par le gouvernement dirigé jadis par Moïse Tshombe. De retour à Brazzaville, nombre d’entre eux s’établirent dans un nouveau quartier, « Talangaï », situé au bord du fleuve, en face de Kinshasa, comme pour marquer à jamais leur attachement à cette ville où ils avaient bâti leur vie.
De même, plus récemment, plusieurs ressortissants de la RDC ont subi le même sort. Ils ont été expulsés lors de l’opération policière « Mbata ya Mokolo » (« la gifle du grand »). On a alors craint que, entre les deux Congo, le rêve d’une coexistence fraternelle et pacifique ne soit définitivement compromis (page 35).
Anangué, bien que jeune, adresse cette réplique pleine de sagesse à son père : « Dans l’histoire des grandes nations comme l’Allemagne et la France, il y a eu pire que ce que tu dis, papa. » (page 36).

Ainsi, je suis en droit de penser, n’en déplaise aux mauvaises langues, qu’aucun Congolais de Brazzaville ne saurait se réjouir de voir ce pays frère sombrer dans un cauchemar de sang, de larmes et de feu, au point de perdre une partie de son territoire, c’est-à-dire de sa souveraineté même, et par extension, de son orgueil national. Car c’est en cela que réside le prestige d’une nation : dans la sauvegarde de son intégrité territoriale.
Nos frères de la RDC, dans leur lutte, doivent savoir que leurs frères du Congo d’en face (en tout cas le peuple souverain, loin des calculs politiciens) les soutiennent. Ils doivent concentrer leurs forces et leur courage à vaincre les terroristes du M23 sans se laisser distraire par des élucubrations fallacieuses et des informations mensongères véhiculées sur les réseaux sociaux, qui ne font que semer la méfiance parmi les peuples frères.

Pour ma part, je pense que la véritable attitude à adopter est celle que Martin Luther King a formulée dans son célèbre discours du 28 août 1963, I Have a Dream, où il déclare : « Le merveilleux militantisme qui s’est nouvellement emparé de la communauté noire ne doit pas nous conduire à nous méfier de tous les Blancs. » À mon sens, il conviendrait ici de dire : « …ne doit pas nous conduire à nous méfier de tous nos frères frontaliers. » Il poursuit : « Nombre de nos frères de race blanche ont compris que leur liberté est inextricablement liée à notre destinée. »

Tous les grands intellectuels panafricains, à l’instar de Cheikh Anta Diop et de Frantz Fanon – ce dernier affirmant même que « l’Afrique a la forme d’un revolver dont la gâchette est placée au Zaïre » – ont été unanimes : la RDC est un géant endormi dont l’éveil pourrait entraîner la transformation de l’Afrique entière.
Il revient donc aux Congolais de la RDC de comprendre qu’ils ne pourront mener ce combat seuls, sans un soutien spirituel, intellectuel, moral, matériel et physique des autres frères africains. Car les véritables ennemis, ceux qui tirent profit de cette guerre qui dure depuis trente ans, ne se trouvent même pas sur notre continent.

© Myst Revel Message Zaou

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