Entretien avec Bienvenu Juvenal Rouheda Yassara : la littérature centrafricaine entre mémoire, engagement et espérance 

De la poésie au roman, du slam à la critique littéraire, Bienvenu Juvenal Rouheda Yassara construit une œuvre profondément ancrée dans les réalités de la République centrafricaine. Écrivain, poète, slameur, activiste culturel et chercheur en droit international des droits de l’homme, il considère la littérature comme un espace de témoignage, de transmission et de réflexion sur les blessures comme sur les espoirs de son pays. Président de l’Association des Jeunes Écrivains Centrafricains (AJEC), il s’investit également dans la promotion de la lecture et l’accompagnement de la nouvelle génération d’auteurs. De Mon éclat sous un soleil noir à La Légende d’un peuple meurtri, ses textes donnent une place centrale à la mémoire, à la paix, à la résilience et à la dignité humaine. 

Dans cet entretien, Bienvenu Juvenal Rouheda Yassara revient sur ses premiers pas dans l’écriture, son parcours littéraire, son engagement en faveur du livre et de la jeunesse centrafricaine, ainsi que sur les défis auxquels demeure confronté le secteur du livre dans son pays. Il partage également sa vision d’une littérature capable de dépasser les frontières de la douleur pour devenir un espace de dialogue, de cohésion et d’espérance.

I. Parcours personnel et naissance de la vocation

LDL : Bienvenu Juvenal Rouheda Yassara, vous avez commencé à écrire en 2016 alors que vous étiez au Petit Séminaire Saint-Jean-Paul-II de M’baïki. Quels souvenirs gardez-vous de vos premiers pas dans l’écriture et qu’est-ce qui vous a donné envie de prendre la plume ?

Bienvenu Juvenal Rouheda Yassara (BJRY) : Mes premiers pas dans l’écriture restent liés à une période de silence, de méditation et de découverte de moi-même. Au Petit Séminaire Saint-Jean-Paul-II de M’baïki, j’ai appris à observer le monde avec un regard plus attentif. J’écrivais d’abord pour comprendre mes émotions, puis pour donner une voix à ceux qui ne pouvaient pas toujours s’exprimer. La crise que traversait la République centrafricaine, les souffrances des populations, les injustices et les espoirs brisés ont profondément marqué mon adolescence. Très vite, la plume est devenue pour moi un refuge, mais aussi un instrument de témoignage et d’engagement, d’ailleurs être bibliothécaire pendant cette période m’a permis de comprendre beaucoup de choses à mon jeune âge. 

Vous êtes à la fois écrivain, poète, slameur, activiste culturel et étudiant en Relations internationales. Comment ces différentes facettes de votre personnalité se nourrissent-elles mutuellement ?

BJRY : Pour moi, il ne s’agit pas de plusieurs identités, mais d’une seule vocation qui s’exprime sous différentes formes. Mes études en droit et en relations internationales enrichissent ma compréhension des enjeux politiques, diplomatiques et humains, tandis que la littérature me permet de leur donner une dimension sensible. Le slam apporte l’oralité, la proximité avec le public et l’émotion immédiate. Quant à mon engagement culturel, il traduit la volonté de transformer les idées en actions concrètes. Toutes ces dimensions poursuivent finalement le même objectif : contribuer à bâtir une société plus consciente, plus juste et plus humaine et je dois aussi ajouter qu’après avoir terminé mes études en Relations Internationales, je suis maintenant Chercheur en Droit international des droits de l’homme en fin de cycle de Master. 

Vous êtes devenu auteur publié très jeune. Comment vivez-vous cette responsabilité d’incarner une nouvelle génération d’écrivains centrafricains ? 

BJRY : Je considère cette reconnaissance moins comme un privilège que comme une responsabilité. Être publié jeune signifie ouvrir une voie et montrer qu’il est possible, malgré les difficultés, de faire entendre une voix centrafricaine. J’espère surtout inspirer d’autres jeunes à croire en leur talent. Je ne prétends pas représenter toute une génération, mais je souhaite contribuer à son émergence en créant des espaces de rencontre, de formation et de dialogue autour du livre. 

II. Une poésie entre douleur, engagement et espérance

Votre œuvre semble profondément marquée par les blessures de la société centrafricaine. Pourquoi avoir choisi la poésie comme principal moyen d’expression face aux réalités sociales et humaines de votre pays ? 

BJRY : La poésie possède une force que peu de genres littéraires offrent. Elle permet de dire l’indicible, de transformer la douleur en beauté sans la nier. Dans un pays comme la République centrafricaine, où les blessures sont profondes, la poésie devient un langage de résistance, de mémoire et de consolation. Elle touche le cœur avant de convaincre l’esprit, mais je n’écris pas que de la poésie, j’ai des productions littéraires en Roman, Nouvelles, Essai, récit,  j’apprends du théâtre depuis un certain temps et je fais de la critique littéraire à mes heures perdues.

Votre premier recueil, Mon éclat sous un soleil noir, évoque à la fois la souffrance et l’allégresse, l’ombre et la lumière. Que représente ce « soleil noir » qui donne son titre à l’ouvrage ?

BJRY : Ce « soleil noir » symbolise le paradoxe de notre existence. Le soleil est normalement source de lumière et de vie, mais lorsqu’il devient noir, il évoque une lumière obscurcie par la guerre, la peur, les injustices et les désillusions. Pourtant, même sous ce soleil noir, subsistent des éclats d’espérance. C’est précisément cette lumière fragile que je cherche à faire apparaître dans mes poèmes. 

Dans La Légende d’un peuple meurtri, vous écrivez sur un peuple qui semble vivre dans « une éternelle impasse ». Ce livre est-il avant tout un cri de douleur, un acte de mémoire ou un message d’espérance ? 

BJRY : C’est les trois à la fois. C’est un cri contre les souffrances de mon peuple, une mémoire pour que personne n’oublie notre histoire, mais aussi un acte de foi en l’avenir. Je refuse que la Centrafrique soit uniquement définie par ses conflits. Derrière les blessures existe un peuple capable de résilience, de créativité et de renaissance.

Votre prochain recueil, Les cicatrices du lendemain, aborde l’amour, la révolution sociale, la paix et l’union. Pourquoi ces thèmes vous paraissent-ils aujourd’hui essentiels, non seulement pour la Centrafrique mais aussi pour l’humanité ? 

BJRY : Parce que notre époque souffre autant d’une crise des valeurs que d’une crise politique. L’amour, la paix et l’union ne sont pas des idées naïves ; ce sont des nécessités. Ils concernent la Centrafrique, mais aussi le monde entier. Je crois profondément que les grandes transformations commencent par une révolution intérieure des consciences.

III. Littérature et engagement citoyen

Plusieurs de vos articles de presse alertent sur la situation de la jeunesse, des enfants de la rue ou encore sur les difficultés de la littérature centrafricaine. Selon vous, quel rôle l’écrivain doit-il jouer dans une société confrontée à de multiples défis ? 

BJRY : L’écrivain ne doit pas seulement raconter son époque ; il doit également l’interroger, la critiquer lorsque c’est nécessaire et proposer des horizons nouveaux. Il est à la fois témoin, passeur de mémoire et éclaireur. Sa responsabilité est de défendre la dignité humaine et de préserver la vérité face aux oublis.

Vos textes semblent constamment habités par la question de la paix et de la cohésion sociale. Pensez-vous réellement que la littérature peut contribuer à transformer les mentalités et à construire la paix ? 

BJRY : Je le crois profondément. Un livre ne signe pas un accord de paix, mais il peut transformer une conscience. Et lorsque les consciences évoluent, les sociétés changent progressivement. La paix durable commence toujours par une éducation à la tolérance, au dialogue et à la compréhension de l’autre. La littérature participe pleinement à cette éducation. 

En mars dernier (2026), vous avez organisé en tant que président de l’Association des Jeunes Écrivains Centrafricains le Forum national sur le livre et la lecture à Bangui, placé sous le signe de la promotion de la lecture et de la paix. Quels enseignements retenez-vous de cette initiative et quels en sont, selon vous, les principaux enjeux ? 

BJRY : Le Forum nous a montré que les jeunes ont soif de lecture, d’écriture et de débats intellectuels. Il a également démontré que le livre peut devenir un véritable outil de cohésion sociale. Notre principal défi consiste désormais à pérenniser cette dynamique, multiplier les bibliothèques, soutenir les auteurs et rapprocher davantage la littérature des écoles.

IV. La littérature centrafricaine et les jeunes écrivains

En tant que président de l’Association des Jeunes Écrivains Centrafricains, quel regard portez-vous sur la nouvelle génération d’auteurs de votre pays ? Assiste-t-on aujourd’hui à un renouveau littéraire en République centrafricaine ? 

BJRY : Oui, incontestablement. Une nouvelle génération d’auteurs apparaît avec beaucoup de talent et d’audace. Les jeunes écrivent davantage, publient davantage et utilisent aussi les outils numériques pour diffuser leurs œuvres. Il reste encore beaucoup à faire, mais l’avenir est prometteur.

Quels sont actuellement les principaux obstacles auxquels sont confrontés les écrivains centrafricains : publication, diffusion, accès au livre, reconnaissance institutionnelle, financement ou encore lectorat ?

BJRY : Les difficultés sont nombreuses : faiblesse de l’édition locale, manque de librairies, coûts élevés de publication, faible diffusion des ouvrages, insuffisance des bibliothèques publiques, absence de politiques publiques ambitieuses en faveur du livre et lectorat encore limité. Tous ces défis ralentissent le développement du secteur.

Vous avez publiquement interpellé les autorités sur le sort de la littérature centrafricaine. Quelles mesures concrètes souhaiteriez-vous voir mises en œuvre pour développer durablement le secteur du livre dans votre pays ? 

BJRY : Je souhaite la mise en place d’une véritable politique nationale du livre : création d’un Centre national du livre, soutien financier à l’édition, organisation régulière de salons et festivals, développement des bibliothèques scolaires et municipales, intégration des auteurs centrafricains dans les programmes scolaires et création de prix littéraires nationaux. Investir dans le livre, c’est investir dans l’intelligence collective. 

V. Distinctions, perspectives et ambitions

Vos distinctions littéraires, tant en Centrafrique qu’à l’international, notamment votre place de finaliste du Prix Littéraire International Codjo Rodrigue Abel Assavedo au Bénin, représentent-elles une source de motivation supplémentaire ou une responsabilité accrue ?

BJRY : Les deux. Elles m’encouragent à poursuivre mon travail avec encore plus d’exigence. Elles rappellent aussi que je représente, à travers mes écrits, une partie de la jeunesse intellectuelle centrafricaine. Chaque distinction est une invitation à travailler davantage, avec humilité.

Quels sont aujourd’hui vos grands projets d’écriture et quelle place souhaitez-vous occuper, dans les années à venir, au sein de la littérature centrafricaine et africaine ? 

BJRY : Je poursuis plusieurs projets littéraires (Poésie, Roman, Nouvelles et Essais) notamment des recueils de poésie et des récits inspirés de mes expériences culturelles en Afrique, comme «Lumière de Libreville». Je souhaite également développer davantage les activités de l’Association des Jeunes Écrivains Centrafricains afin d’accompagner les jeunes auteurs. À long terme, j’espère inscrire mon œuvre dans le patrimoine littéraire africain tout en demeurant profondément enraciné dans les réalités de mon pays. 

VI. Regards sur la jeunesse et l’avenir

Si vous deviez adresser un message à la jeunesse centrafricaine, notamment à ces jeunes qui rêvent d’écrire mais hésitent encore à se lancer, que leur diriez-vous ? 

BJRY : Je leur dirais de ne jamais attendre des conditions parfaites pour commencer à écrire. Les plus grandes œuvres naissent souvent dans les périodes les plus difficiles. Lire beaucoup, écrire avec sincérité, accepter les critiques et persévérer sont les clés. L’écriture n’est pas une course vers la célébrité ; c’est un engagement envers soi-même et envers son peuple. 

Enfin, lorsque l’on referme vos livres, on est frappé par cette tension permanente entre la douleur et l’espérance. Au fond, malgré les blessures de votre peuple, demeurez-vous optimiste quant à l’avenir de la République centrafricaine ? 

BJRY : Oui. Mon optimisme n’est pas aveugle ; il est fondé sur la capacité de résilience de notre peuple. Malgré les épreuves, je rencontre chaque jour des jeunes qui créent, entreprennent, étudient et refusent de céder au découragement. Tant qu’il existe des femmes et des hommes qui continuent de croire en la paix, l’espérance demeure possible.

Pour terminer cet entretien, quel message souhaitez-vous adresser à vos lecteurs, aux amoureux du livre et plus largement à tous ceux qui croient encore au pouvoir de la littérature pour éveiller les consciences et rapprocher les peuples ?

BJRY : Je voudrais remercier tous ceux qui lisent, soutiennent et défendent le livre. Chaque lecteur est un bâtisseur silencieux de paix et de liberté. Je les invite à continuer de croire au pouvoir des mots, car les livres ne changent peut-être pas le monde à eux seuls, mais ils changent les femmes et les hommes qui, eux, peuvent transformer le monde. Continuons à lire, à écrire et à transmettre, afin que la littérature demeure un pont entre les peuples, un refuge pour les consciences et une lumière pour les générations futures.

À travers son parcours et ses engagements, Bienvenu Juvenal Rouheda Yassara incarne une génération d’écrivains centrafricains qui entend faire de la littérature un espace de mémoire, de questionnement et de construction. Ses textes puisent dans les blessures de la société sans s’y enfermer, laissant constamment apparaître une volonté de croire en la capacité des individus et des peuples à se reconstruire.

Son engagement au sein de l’AJEC prolonge cette démarche au-delà de l’écriture personnelle : promotion de la lecture, accompagnement des jeunes auteurs, développement des bibliothèques et plaidoyer pour une politique nationale du livre constituent autant de pistes qu’il souhaite voir progresser en République centrafricaine.

De la plume à l’action culturelle, son parcours rappelle ainsi que la littérature peut être à la fois une mémoire des peuples et une force tournée vers l’avenir. Lire, écrire et transmettre deviennent alors des actes de construction, capables de rapprocher les consciences et de faire dialoguer les générations. 

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