De la nécessité d’écrire : héritage des scribes – sacerdoce des écrivains (Hommage à Nuptia Akouala)

Des scribes de l’Antiquité aux auteurs et écrivains contemporains, le travail d’écriture a, de tout temps, suscité l’admiration des communautés. Dans l’Antiquité, ce métier jouissait d’un grand prestige, car l’accès à l’éducation était réservé à une élite. Ceux qui l’exerçaient étaient donc fondamentalement couverts d’éloges.

Par Myste Revel Message Zaou
Écrivain – Poète

Il suffit, pour s’en convaincre, de lire le célèbre Enseignement de Khéty¹, fils de Douanouf, adressé à son fils Pépi, alors qu’ils remontaient le fleuve vers la Résidence pour l’inscrire à l’école des scribes. Il lui dit :

« J’ai vu ceux que l’on bat ! Toi, ne te préoccupe que des écrits : observe et épargne-toi les labeurs ! Car il n’est rien au-dessus des écrits : c’est une embarcation sur l’eau ! (…) Le scribe, quelle que soit sa fonction, ne peut y être malheureux. »

Khéty, poursuivant son éloge, convaincu de la grandeur incomparable de la profession de scribe, déclare avec force :

« Sois scribe ! »

Il est alors facile de constater, à travers son discours, la place d’honneur accordée au scribe dans l’Égypte antique, lorsqu’il affirme avec assurance :

« Quant à tous ceux qui exercent un métier, le scribe est le premier… C’est lui qui commande au pays tout entier, toutes les activités étant sous son autorité. »

Qu’en est-il alors du scribe d’aujourd’hui, c’est-à-dire l’écrivain contemporain, l’auteur de cet âge… ?

Le travail d’écriture, certes, s’élève au-dessus du simple prestige ou des éloges, encore là, pourvu que la chance sourît à l’auteur ; l’écriture est avant tout une mission, un sacerdoce, une vocation spirituelle et engagée – un peu comme le dit Gustave Flaubert dans sa correspondance à Louise Colet² :

« Où est la limite de l’inspiration à la folie, de la stupidité à l’extase ? Ne faut-il pas, pour être artiste, voir tout d’une façon différente de celle des autres hommes ? L’ART N’EST PAS UN JEU D’ESPRIT. C’EST UNE ATMOSPHÈRE SPÉCIALE. »

L’écriture va donc au-delà du simple dire : c’est un acte de transmission, de résistance, de libération – un flambeau.

Ce flambeau, au temps normal, mériterait d’être ravivé dans toutes les époques, surtout la nôtre, qui s’effrite avec la mécanisation de la pensée, comme le soulignait déjà Albert Camus dans son discours de réception du prix Nobel de la paix³ :

« … héritière d’une histoire corrompue où se mêlent les révolutions déchues, les techniques devenues folles, les dieux morts et les idéologies exténuées, où l’intelligence s’est abaissée jusqu’à se faire la servante de la haine et de l’oppression. »

Mais il est difficile de constater qu’à l’inverse, ceux qui se passionnent pour ce travail de l’écriture aujourd’hui sont heurtés à tout type de découragement, comme l’illustre si bien Mohamed Mbougar Sarr dans La plus secrète mémoire des hommes⁴ :

« On m’avertissait : peut-être ne réussiras-tu jamais en littérature ; peut-être finiras-tu aigri ! déçu ! marginalisé ! raté ! — Oui, possible, disais-je. L’increvable “on” insistait : tu pourrais finir suicidé ! — Oui, peut-être. »

Bien qu’on ne le dira jamais assez, le travail de l’écriture est très difficile et demande beaucoup :

— soit en termes d’effort physique, comme l’écrit Dany Laferrière dans Journal d’un écrivain en pyjama⁵ :

« La première qualité d’un écrivain, c’est d’avoir de bonnes fesses. Si vous ne pouvez pas rester en place, faites autre chose. Vous allez passer votre vie assis. Au début du roman prenez une chaise droite. Mais vers le milieu, mettez un oreiller pour protéger votre dos. Ensuite un sous vos fesses. Et vers la fin, un derrière votre nuque. »

— soit en termes de solitude, comme le souligne Marguerite Yourcenar dans Écrire⁶ :

« Il y a le suicide dans la solitude d’un écrivain. On est seul jusque dans sa propre solitude. Toujours inconcevable. »

Mais aussi du temps qui passe au ralenti, comme sur une aire de vague à l’âme suscitée par le syndrome de la page blanche, la peur de ne pas aller au bout de son projet ou du jugement des autres, de la réception du public, du « qu’en dira-t-on ? »

Ce sont à ces moments de grands doutes que se sont tus tant de lumières, que tant de manuscrits sont condamnés dans le sommeil noir et profond des tiroirs ; qu’on a, comme Pépi, besoin de son Khéty pour raviver le courage, ou d’un C. S. Lewis qui, aux dires de plusieurs biographes, aurait encouragé son ami J. R. R. Tolkien, lors des réunions du groupe Inklings à Oxford, à achever Le Seigneur des Anneaux⁷ ; ou de Louis XIV pour Corneille, de Napoléon pour Chateaubriand, ou de de Gaulle pour Malraux.

Hommage à Nuptia Akouala

C’est suivant cette perspective que brille au Congo, dans le silence de ses œuvres, la doyenne Nuptia Akouala, que beaucoup dans le cercle des jeunes auteurs appellent avec affection « la mère des livres ». Par son engagement et ses encouragements inlassables auprès des jeunes, elle incarne la voix qui rappelle aux Congolais la valeur sacrée de la plume qui porte la morale, l’idéal qui crée les conditions du vivre-ensemble… la clé de leur imaginaire au sein de l’universel.

Elle encourage les nouvelles générations à persévérer sur le chemin de l’écriture et de l’érudition, dans un pays qui fut jadis une grande terre de littérature et d’auteurs prestigieux, mais qui semble aujourd’hui reléguer cet art loin des tourbillons de l’actualité nationale et des politiques culturelles préoccupées par d’autres choses, au grand mépris du roman national.

Pourtant, l’histoire nous enseigne que l’avant-garde intellectuelle d’un pays porte une responsabilité immense : se tenir en première ligne dans les luttes contre les antivaleurs, l’aliénation culturelle, la falsification de l’histoire, l’effacement de la mémoire, le sommeil des consciences et l’étouffement de l’imaginaire.

Alors que la France était en état de siège, le général de Gaulle, réfugié à Londres, a reconnu après la Libération :

« Si j’ai pu relever la France à une heure grave de son histoire, c’est grâce au tronçon d’un glaive et à la pensée — je dis bien la pensée — française. »

Nous rappelle Jean-Marie Rouart dans sa conférence de 2014 à Pékin :

« Tous les grands successeurs de Richelieu, Louis XIV, Napoléon, de Gaulle, admettront cette idée que l’État, si fort soit-il, a besoin d’une nation qui, elle, se ressource dans la littérature, dans le rêve. C’est ainsi qu’ils ont accepté cette concurrence de deux France, l’une qui les a placés à sa tête et qu’ils dirigent, et une autre, imaginaire, détentrice de valeurs, d’idéal et de beauté.

Tous ces chefs d’État ont admis le pouvoir des écrivains, même lorsqu’ils contrariaient leurs projets ou contestaient leur pouvoir. Ils ont compris plus ou moins de bonne grâce que, parallèlement aux réalités de l’action, le rôle des hommes de lettres était de nourrir de leur imagination et de leur talent le grand roman national et d’en préserver l’idéal. D’où ces couples indissociables qui font partie de la légende : Louis XIV-Corneille, Napoléon-Chateaubriand, de Gaulle-Malraux. »

À l’heure où la littérature est parfois reléguée au second plan, écrire demande courage et persévérance. Porteurs de l’identité d’une nation, les écrivains participent à sa grandeur, à sa force et à son rayonnement. Plus que jamais, ils ont besoin de soutien et d’encouragement dans cette œuvre sacerdotale.

¹ Enseignement de Khéty, fils de Douanouf. Texte égyptien ancien (Moyen Empire, vers 2000 av. J.-C.), in Littérature et politique en Égypte ancienne, trad. fr. Pierre Grandet, Pygmalion, 2001.

² FLAUBERT Gustave, lettre à Louise Colet, 14 août 1846, in Correspondance, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1980, t. I, p. 378.

³ CAMUS Albert, Discours de Suède, 10 décembre 1957 (prix Nobel de littérature, non de la paix), Gallimard, 1958, p. 25-26.

⁴ SARR Mohamed Mbougar, La plus secrète mémoire des hommes, Philippe Rey, 2021, p. 156.

⁵ LAFERRIÈRE Dany, Journal d’un écrivain en pyjama, Grasset, 2013, p. 45.

⁶ YOURCENAR Marguerite, Écrire, Gallimard, 1993.

⁷ TOLKIEN J.R.R., Lettres, trad. fr. Vincent Ferré, Christian Bourgois éditeur, 2010, lettre n°100 (6 juin 1955), p. 127.

Bibliographie :

Tolkien J.R.R. Lettres. Trad. Vincent Ferré. Paris : Christian Bourgois éditeur, 2010.
Jean-Marie Rouart. L’importance de la littérature dans la nation française. Interventions dans le cadre du Dialogue de haut niveau à l’Université de Pékin (BEIDA) sur la langue : sa présence et son futur. 16 décembre 2014

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