Cher Burkina de Thierry-Paul Ifoundza, un témoignage qui soigne les mémoires

Avec Cher Burkina, Thierry-Paul Ifoundza signe un récit à la fois intime, politique et profondément sensible, où l’exploration d’un pays devient l’occasion d’interroger l’Afrique contemporaine, son histoire, ses blessures, ses espoirs et surtout sa jeunesse. Le livre s’ouvre sur une confession : le narrateur a « longtemps rêvé du Burkina Faso, sans savoir pourquoi ». Mais l’explication surgit très vite : ce pays porte un nom, une trajectoire, un symbole — Thomas Sankara, figure historique et morale qui marque durablement les imaginaires africains.

La fascination Sankara : un héritage vivant

Ifoundza replonge dans l’épopée sankariste, rappelant l’impact du discours prononcé par Sankara le 4 octobre 1984 à l’ONU, alors qu’il était encore étudiant à Leningrad. La vision politique du leader burkinabè, mêlant émancipation, féminisme, écologie, dignité et souveraineté, irrigue l’ensemble du récit. Le narrateur perçoit même l’intonation sankariste dans les interventions du capitaine Ibrahim Traoré, lors du sommet Russie–Afrique de juillet 2023. À ses yeux, Traoré apparaît comme l’héritier d’un mythe inachevé, au point de devenir une figure presque « shakespearienne ».

Cette filiation symbolique devient un fil rouge : les enjeux du Burkina — justice sociale, lutte contre la corruption, participation de la jeunesse, dignité nationale — semblent se répéter, comme si l’histoire cherchait à compléter un chapitre interrompu le 15 octobre 1987.

La découverte d’un pays rêvé

Le premier voyage au Burkina, en septembre 2022, est présenté comme un retour à une source intérieure, un lien « platonique avant d’être physique ». Le narrateur atterrit à Ouagadougou, rejoint le quartier Zogona, observe les rues rebaptisées, le mausolée Sankara, les coupures d’électricité, la crise énergétique. Il confesse être arrivé avec des préjugés, puis comprend qu’aucune immersion brève ne peut « disséquer l’âme d’un peuple ».

Ce séjour devient un laboratoire d’observation :

  • enfants errants de Ouagadougou,
  • échanges spontanés avec les habitants,
  • découverte du Faso Dan Fani,
  • contraintes sécuritaires, écoles fermées,
  • cuisine burkinabè partagée entre amis,
  • conversations avec jeunes intellectuels, dont un confrère pneumologue.

L’épisode des pluies, où il entend une interprétation africaine des migrations vers l’Europe, illustre bien la finesse d’écoute du narrateur. Il n’est pas en touriste, encore moins en voyeur : il veut comprendre « l’imaginaire sahélien », les rythmes du quotidien, le sens profond de la résilience.

Terrorisme, insécurité et résistance populaire

Le livre ne contourne jamais les blessures du pays. L’attaque terroriste d’Alga (Bani), la pression constante qui pèse sur les écoles, les villages, les jeunes, reviennent régulièrement. Ifoundza insiste sur la dureté de la vie imposée par ce fléau, mais aussi sur la maturité politique des Burkinabè, notamment des jeunes, dont l’engagement structure la transition en cours.

Au fil de ses séjours — 2022, 2023, puis août 2023 — il constate une jeunesse consciente de ses droits, informée, structurée, créative, portée par le sport, la culture, l’art, la spiritualité.

Géopolitique et débats panafricains

Le cœur du livre aborde le grand jeu sahélien. Le narrateur décrypte les débats sur la CEDEAO, le départ de certains États, l’émergence de l’AES, la présence russe, l’ombre de Wagner, les discours français et les réactions populaires. Il relativise le « sentiment anti-français », souvent amplifié par les médias, et rappelle que celui-ci s’atténue lorsque les interlocuteurs sont correctement informés sur l’évolution réelle des accords.

La critique de la coopération internationale, des restrictions de visas ou encore des bourses supprimées, s’inscrit dans une réflexion sur les attentes des peuples africains en matière de respect, de dignité et d’équité.

Dialogues, convictions et contradictions

Une partie essentielle du récit repose sur les discussions avec des acteurs locaux, notamment Bayala Lianhoué, figure de la société civile. Le narrateur nuance plusieurs de ses points de vue :

  • la démocratie n’est pas responsable des échecs africains,
  • c’est l’aveuglement des populations,
  • et la corruption — « fléau aussi mortel qu’Ebola » — qui minent la trajectoire du continent.

Les pages consacrées au Congo Brazzaville élargissent la perspective : richesses naturelles mal exploitées, pauvreté persistante, systèmes de santé fragiles. Le parallèle met en relief une question majeure : comment l’Afrique, continent potentiellement le plus riche, demeure-t-elle le théâtre de tant de carences ?

Le Burkina comme école de dignité

Si Cher Burkina est un voyage, c’est surtout une leçon. Le narrateur découvre un pays où la dignité n’est pas un mot creux. Sous le capitaine Traoré, l’autosuffisance alimentaire devient un objectif politique, presque moral. L’histoire du Burkina — de la révolution de 1966 à la chute de Blaise Compaoré en 2014 — rappelle qu’une nation se construit parfois au prix de luttes continues.

Ce qui touche le plus Ifoundza reste la jeunesse : consciente, engagée, vigilante. « Le pouvoir politique ne tient qu’à un seul fil, la jeunesse », écrit-il. Une jeunesse qui refuse de renoncer, qui questionne, qui crée, qui rêve.

Un livre pour comprendre, ressentir et dialoguer

Cher Burkina n’est pas seulement le témoignage d’un médecin-écrivain en voyage. C’est un texte de dialogue, exigeant et humain, où la fascination initiale pour Sankara s’élargit à une réflexion sur l’Afrique d’aujourd’hui. Le Burkina Faso devient un miroir du continent : ses luttes, ses contradictions, sa beauté, sa fierté, sa jeunesse qui tient debout.

Un livre lucide, vibrant, profondément habité. Un hommage au Burkina, mais aussi une invitation : comprendre l’Afrique de l’intérieur, par ses voix, ses colères, ses rêves — et ses éclats d’espérance.


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