Et si les plus grandes fragilités de nos relations naissaient moins d’un manque d’amour que de notre quête incessante de la perfection ? Dans cette dixième chronique, deuxième du mois d’août, de Sans anesthésie, Johane Joseph interroge les idéaux amoureux façonnés par les romans, le cinéma et les réseaux sociaux. Avec lucidité, elle rappelle que l’amour véritable ne se construit pas entre deux êtres parfaits, mais entre deux personnes imparfaites qui choisissent, jour après jour, de s’accueillir, de grandir et de s’aimer sans renoncer au respect ni à leur dignité. Une réflexion sensible sur l’humanité qui se cache derrière chaque histoire d’amour.
Et si l’amour n’avait jamais eu besoin d’être parfait ?
Et si aimer consistait moins à chercher la perfection qu’à accueillir l’humanité de l’autre ?
Nous voulons le partenaire parfait.
La communication parfaite.
Le bon moment.
La bonne personne.
La bonne façon d’aimer.
Alors nous analysons chaque geste, chaque message, chaque silence.
Nous lisons des livres. Nous regardons des vidéos. Nous écoutons des spécialistes. Nous cherchons la méthode qui garantirait un amour sans échec.
Comme s’il existait une recette.
Comme si aimer était une science exacte.
Les romans, les films, les mythes et même notre imagination ont souvent embelli l’amour au point de le rendre presque irréel. Ils nous ont fait croire qu’une relation réussie ne connaît ni doutes, ni conflits, ni maladresses. Que deux personnes faites l’une pour l’autre finissent toujours par se comprendre.
Aujourd’hui, les réseaux sociaux amplifient cette illusion. Ils nous montrent des couples qui semblent toujours heureux, toujours complices, toujours en harmonie. Nous comparons alors les coulisses de notre relation aux vitrines soigneusement mises en scène des autres.
Mais la vraie vie ne ressemble pas à cela.
Nous ne rencontrerons jamais Éros.
Nous ne serons jamais Aphrodite.
Nous ne vivrons jamais une histoire écrite par les poètes ou scénarisée par le cinéma.
Nous sommes simplement des êtres humains qui essaient d’aimer avec leurs blessures, leurs peurs, leurs maladresses et leurs limites.
À force de vouloir construire un amour parfait, nous oublions parfois d’aimer la personne réelle.
Celle qui se trompe.
Qui fatigue.
Qui doute.
Qui change.
Qui ne trouve pas toujours les bons mots.
Et nous oublions que nous sommes, nous aussi, cette personne imparfaite.
L’amour n’échoue pas toujours parce qu’il manque d’amour.
Il échoue parfois parce qu’on lui demande de ne jamais décevoir.
De ne jamais blesser.
De ne jamais faillir.
Nous exigeons de lui ce que nous n’exigeons d’aucun être humain : la perfection.
Pourtant, un couple ne se construit pas sur deux personnes parfaites.
Il se construit sur deux êtres imparfaits qui choisissent, chaque jour, de continuer à se rencontrer malgré leurs limites.
Cela ne signifie pas tout accepter.
Accepter qu’une personne soit imparfaite ne revient pas à accepter le manque de respect, la violence, la manipulation ou l’humiliation. Il existe des blessures qui relèvent de notre humanité et d’autres qui détruisent notre dignité. Les confondre revient à appeler amour ce qui ne l’est plus.
Mais entre l’intolérable et l’idéal, il existe un immense territoire : celui de l’humanité.
C’est peut-être là que l’amour respire le mieux.
Là où l’on peut se tromper, demander pardon, apprendre, évoluer et recommencer sans avoir à devenir quelqu’un d’autre pour mériter d’être aimé.
Et si l’amour n’avait jamais eu besoin d’être perfectionné ?
Et s’il avait simplement besoin d’être vécu, avec suffisamment de respect pour survivre à nos imperfections ?
À vouloir fabriquer l’amour parfait, nous finissons parfois par rendre impossible le seul amour qui aurait pu exister : celui de deux êtres profondément imparfaits.
À propos de l’autrice
Sans anesthésie est une chronique hebdomadaire de Johane Joseph (JJ Gaïana), infirmière, auteure et éditrice haïtienne, fondatrice des Éditions Cérébrale. À travers ses textes, elle explore sans détour la littérature, les émotions humaines, la société haïtienne et ces réalités intimes que l’on tait trop souvent. Une parole libre, lucide et sans filtre, à retrouver chaque semaine.





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