Un mot suffit parfois à faire basculer une existence. Un « oui » prononcé pour être aimé, pour éviter un conflit ou par peur de décevoir. Un « non » dicté par le doute, la peur ou le sentiment de ne pas être à la hauteur. Sur le moment, ces décisions paraissent souvent anodines. Pourtant, avec le recul, nous découvrons qu’elles ont ouvert certaines portes, en ont refermé d’autres et ont profondément façonné notre parcours. Pour cette cinquième chronique de la série Sans anesthésie et première du mois de juillet, nous nous arrêtons sur ces choix ordinaires qui, sans bruit, changent parfois le cours d’une vie entière.
Dire oui, dire non : ces deux mots qui redessinent silencieusement nos vies
Il y a des moments où un mot décide de tout. Et nous, on le prononce sans savoir ce qu’il nous coûtera.
Il y a des moments dans une vie qui ne ressemblent à rien sur le moment.
Pas de sirène. Pas d’avertissement.
Juste une question. Une demande. Une proposition. Une pression parfois.
Et un mot à prononcer.
Oui.
Ou non.
Alors oui, je me demande parfois.
Je me demande :
À quel moment fallait-il dire oui et ai-je répondu non ?
À quel moment fallait-il dire non et ai-je répondu oui ?
Je me demande combien de chemins se sont ouverts ou refermés à cause de ces deux mots si simples.
Je me demande si ma vie aurait été différente.
Avec le recul, beaucoup de nos blessures sont nées là.
Dans ces instants où il fallait dire non et où nous avons dit oui.
Oui pour être aimés. Oui pour ne pas décevoir. Oui pour éviter un conflit. Oui parce que nous avions peur d’être abandonnés.
Nous avons accepté ce que nous ne voulions pas vraiment. Supporté ce qui nous blessait. Porté des responsabilités qui n’étaient pas les nôtres.
Chaque oui arraché à soi-même laisse une trace.
Et l’inverse existe aussi.
Les occasions que nous avons laissées passer. Les rencontres. Les projets. Les départs nécessaires.
Toutes ces fois où il fallait dire oui et où nous avons répondu non.
Non par peur. Non par doute. Non parce que nous ne nous sentions pas à la hauteur. Non parce que nous pensions ne pas mériter ce qui se présentait à nous.
Combien de vies sont restées en attente derrière un non prononcé trop vite ?
Alors on regarde derrière soi.
On repasse le film.
Si j’avais quitté plus tôt… Si j’avais osé rester… Si j’avais accepté cette chance… Si j’avais refusé cette relation… Si j’avais pris cette route plutôt qu’une autre…
Et forcément, on imagine une autre vie.
Une vie où certaines douleurs n’auraient peut-être jamais existé. Une vie où certains rêves auraient peut-être vu le jour.
Mais ce qui rend cet exercice cruel, c’est que nous jugeons nos anciennes décisions avec les connaissances d’aujourd’hui.
La personne que nous étions alors ignorait ce que nous savons maintenant.
Elle avançait avec ses peurs, ses blessures, ses espoirs et ses limites.
Elle faisait simplement de son mieux avec ce qu’elle avait.
Alors oui, ma vie aurait peut-être été différente.
Peut-être meilleure sur certains points.
Peut-être plus douloureuse sur d’autres.
Je ne le saurai jamais.
Ce que je sais, en revanche, c’est que chaque oui et chaque non ont laissé leur empreinte. Même ceux que je regrette. Même ceux qui m’ont coûté cher.
Avec le temps, on découvre que la maturité ne consiste pas seulement à apprendre à dire non.
Elle consiste aussi à savoir quand dire oui.
Dire non à ce qui nous diminue.
Dire oui à ce qui nous fait grandir.
Dire non à la culpabilité.
Dire oui à la liberté.
Dire non aux habitudes qui nous enferment.
Dire oui aux risques qui nous ouvrent des chemins.
Le plus difficile n’est pas de parler.
Le plus difficile est de reconnaître, au moment où la vie nous interroge, quel mot nous servira demain.
Parce qu’un oui peut parfois nous trahir.
Parce qu’un non peut parfois nous sauver.
Et parfois, c’est exactement l’inverse.
La vraie question n’est peut-être pas de savoir ce que ma vie aurait été si j’avais choisi autrement.
C’est plutôt :
Quel oui ai-je encore peur de prononcer aujourd’hui ?
Et quel non est-ce que je continue de repousser ?
Car le passé ne nous laisse plus choisir.
Le présent, lui, continue de poser des questions.
Et il attend toujours une réponse.
À propos de l’autrice
Sans anesthésie est une chronique hebdomadaire de Johane Joseph (JJ Gaïana), infirmière, auteure et éditrice haïtienne, fondatrice des Éditions Cérébrale. À travers ses textes, elle explore sans détour la littérature, les émotions humaines, la société haïtienne et ces réalités intimes que l’on tait trop souvent. Une parole libre, lucide et sans filtre, à retrouver chaque semaine.





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