À l’approche de la rentrée scolaire, les libraires indépendants marocains tirent la sonnette d’alarme. Marges jugées insuffisantes, concurrence des circuits parallèles, absence de mécanisme de retour des invendus, piratage et contournement des librairies : les professionnels estiment que les difficultés dépassent désormais le seul marché des manuels scolaires et appellent à une réforme structurelle de la chaîne du livre.
La rentrée scolaire s’annonce une nouvelle fois comme une période particulièrement sensible pour les libraires marocains. Alors que les familles s’apprêtent à acheter les manuels nécessaires à la reprise des cours, les librairies indépendantes dénoncent des conditions économiques qui fragiliseraient leur activité et, plus largement, leur place dans la chaîne du livre.
Dans un entretien accordé à Maroc Diplomatique, Hassan El Kamoun, président adjoint de l’Association des libraires indépendants du Maroc, met en avant plusieurs difficultés auxquelles la profession est confrontée. Pour lui, la situation appelle désormais une réponse dépassant les simples ajustements de rentrée : « La solution est dans la loi. Nous, on n’a pas de loi », estime-t-il.
Des manuels scolaires à prix très bas, mais des marges qui inquiètent
La généralisation du programme des écoles pionnières a profondément modifié le paysage de la distribution des manuels scolaires. Déployée progressivement sur trois années — 30 % des écoles la première année, 60 % la deuxième et 90 % la troisième —, la réforme concerne désormais l’ensemble des établissements visés par le dispositif.
Dans ce cadre, 30 titres ont été retenus à l’issue des appels d’offres du ministère de l’Éducation nationale, dont 18 pour le primaire et 12 pour le collège. Ces ouvrages sont répartis entre 11 éditeurs. Leurs prix, particulièrement encadrés, vont de 4,70 à 16,98 dirhams, tandis que 18 des titres destinés au primaire ne dépassent pas 10 dirhams.
Des tarifs qui peuvent sembler avantageux pour les familles, mais qui posent, selon les libraires, la question de la viabilité économique de la distribution.
Le principal point de friction concerne les remises accordées aux différents intermédiaires. Le cahier des charges prévoirait une remise globale de 30 %, dont une part d’au moins 20 % destinée au libraire. Or, selon Hassan El Kamoun, certaines librairies ne bénéficieraient finalement que de remises pouvant descendre à 10 %.
Pour les professionnels, une telle marge devient difficilement compatible avec les charges d’exploitation : transport, personnel, emballage, locaux et autres frais liés à la vente. Le problème est donc moins celui du prix affiché du manuel que celui de l’équilibre économique de toute la chaîne qui permet au livre d’arriver jusqu’au lecteur.
Quand les circuits parallèles concurrencent les librairies
À cette difficulté s’ajoute la concurrence des circuits parallèles. Selon l’Association des libraires indépendants du Maroc, des vendeurs ambulants et des commerçants occasionnels profitent des périodes de forte demande pour proposer des livres sur les marchés, dans les souks ou encore le long des grands axes.
Ces pratiques placeraient les libraires établis face à une concurrence qu’ils considèrent comme déloyale, notamment lorsque les vendeurs opèrent avec des charges différentes de celles des commerces spécialisés. Hassan El Kamoun évoque également des cas de manuels proposés à des prix supérieurs à leur prix officiel.
Il nuance toutefois les accusations qui pourraient viser directement les éditeurs ou distributeurs : concernant les livres des écoles pionnières, affirme-t-il, les ouvrages sont vendus à un prix unique et officiel. Les éventuelles différences constatées sur certains marchés seraient donc davantage liées aux pratiques de certains vendeurs intervenant en dehors du circuit traditionnel.
Cette distinction est importante : derrière la question des prix se joue en réalité celle de la maîtrise du circuit de distribution du livre.
Le libraire, un maillon parfois contourné
Pour les libraires indépendants, la difficulté ne s’arrête d’ailleurs pas aux manuels scolaires. Leur représentant dénonce plus largement les situations dans lesquelles des éditeurs, importateurs ou distributeurs traitent directement avec des institutions publiques, des universités, des facultés ou des bibliothèques, sans passer par les librairies.
Cette pratique, lorsqu’elle est associée à des remises importantes, peut réduire le rôle du libraire à celui d’un acteur périphérique alors qu’il constitue normalement un maillon essentiel de la diffusion du livre. La question est particulièrement sensible dans un marché où la librairie indépendante doit déjà composer avec des coûts fixes importants et une demande irrégulière.
L’épineuse question des invendus
Autre difficulté soulevée : l’absence de mécanisme de retour des ouvrages invendus. Pour les libraires, pouvoir retourner certains livres qui ne trouvent pas preneur constitue un élément essentiel de gestion des stocks. Sans cette possibilité, les ouvrages restent immobilisés dans les rayonnages et représentent autant de capitaux indisponibles.
Selon Hassan El Kamoun, les libraires marocains ne disposent pas aujourd’hui d’un véritable droit au retour des livres invendus. Cette situation pèserait directement sur leur trésorerie et limiterait leur capacité à renouveler leurs stocks, à diversifier leurs catalogues et à prendre des risques sur des ouvrages moins connus.
Le problème devient alors circulaire : moins une librairie peut prendre de risques, moins elle peut proposer une offre diversifiée ; moins son offre est diversifiée, plus elle peine à attirer et fidéliser les lecteurs.
Le piratage, autre menace pour le marché légal
Les libraires dénoncent également la circulation d’ouvrages piratés. Selon le responsable professionnel, certains livres importés illégalement seraient proposés à des prix très inférieurs à ceux des éditions distribuées légalement. Il évoque notamment des ouvrages pouvant être vendus entre 15 et 20 dirhams, alors que leurs versions légales peuvent atteindre 120, 130 voire 150 dirhams.
Pour les libraires, cette différence de prix rend la concurrence particulièrement difficile. Le phénomène ne concerne d’ailleurs pas uniquement les livres destinés au système éducatif. Dans le secteur privé, certains manuels peuvent coûter entre 50 et 350 dirhams, selon les ouvrages et les éditeurs.
À cela s’ajoutent les problématiques liées aux livres importés, notamment les modalités de conversion des prix en euros et les conditions commerciales entre éditeurs étrangers et importateurs marocains.
Une chaîne du livre qui réclame un cadre légal
Derrière ces différentes revendications se trouve une demande centrale : la mise en place d’un cadre juridique plus structurant pour le secteur du livre au Maroc. Pour l’Association des libraires indépendants du Maroc, les relations entre éditeurs, distributeurs, importateurs et libraires doivent être mieux encadrées afin de rééquilibrer les rapports de force au sein de la chaîne.
La question dépasse donc largement la seule profession de libraire. Elle touche à la manière dont les livres sont édités, importés, distribués, commercialisés et finalement rendus accessibles aux lecteurs. Elle concerne également la capacité du pays à maintenir un réseau de librairies de proximité, indispensables à la diversité éditoriale et à l’animation de la vie culturelle.
Le Maroc occupe par ailleurs une place importante dans les échanges de livres francophones. Hassan El Kamoun estime notamment que le Royaume constitue le premier importateur de livres français en Afrique et dans le monde arabe, et évoque des importations dépassant 22 millions d’euros au cours des dernières années.
Dans ce contexte, l’absence d’un cadre spécifique apparaît, aux yeux des professionnels, comme une faiblesse structurelle.
Réformer la chaîne pour préserver la librairie
À quelques jours de la rentrée, la situation des libraires indépendants marocains met ainsi en lumière une problématique plus profonde : comment garantir l’accessibilité du livre au public tout en assurant la viabilité économique de ceux qui le distribuent ?
Les prix bas des manuels peuvent répondre à un objectif légitime d’accessibilité pour les familles. Mais si les conditions économiques de leur distribution fragilisent les libraires, c’est l’ensemble de l’écosystème qui risque, à terme, d’en subir les conséquences.
Pour les professionnels, la réponse passe par plusieurs chantiers : meilleure répartition des marges, lutte contre les circuits informels et le piratage, encadrement des ventes directes aux institutions, mécanisme de retour des invendus et, surtout, adoption d’une législation dédiée au livre et à sa chaîne de valeur.
La rentrée scolaire apparaît ainsi comme le révélateur d’une crise plus large. Derrière les listes de manuels et les files d’attente dans les librairies se joue une question essentielle pour l’avenir du livre au Maroc : quelle place la société veut-elle encore accorder à la librairie indépendante et aux professionnels qui assurent, chaque jour, la rencontre entre les livres et leurs lecteurs ?
Pour les libraires, le constat est désormais clair : sans réforme de fond, les difficultés de la rentrée risquent de n’être que le symptôme visible d’un déséquilibre beaucoup plus profond de la chaîne du livre.





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