En Ukraine, huit millions de livres réduits en cendres : quand la guerre frappe aussi la mémoire et l’école 

À Kharkiv, une frappe de drones a détruit environ huit millions de livres dans un entrepôt de la maison d’édition Ranok. Parmi les ouvrages partis en fumée figuraient quelque 600 000 manuels scolaires. À quelques semaines de la rentrée, cette destruction frappe à la fois une entreprise, le secteur du livre et l’accès des enfants ukrainiens aux outils de leur éducation. 

Le 1er août 2026, à Kharkiv, dans le nord-est de l’Ukraine, un entrepôt de la corporation éditoriale RNK-Ranok, également utilisé comme centre de distribution de la chaîne de librairies Knygoland, a été touché lors d’une attaque russe de drones. L’incendie qui a suivi a détruit environ 8 millions d’exemplaires, représentant quelque 28 000 titres, selon les chiffres communiqués par Viktor Kruhlov, dirigeant de Ranok. Parmi ces ouvrages figuraient environ 600 000 manuels scolaires

La catastrophe intervient à quelques semaines de la rentrée scolaire ukrainienne. Elle prend donc une dimension qui dépasse largement les pertes matérielles d’un éditeur : des livres destinés aux enfants, aux adolescents et aux établissements scolaires ont disparu avant même d’avoir pu rejoindre leurs lecteurs. 

Un entrepôt transformé en brasier 

Les images de Kharkiv montrent un immense site ravagé par les flammes. D’après Viktor Kruhlov, deux drones ont frappé le même secteur de l’entrepôt. Le responsable de Ranok a qualifié l’attaque de ciblée, estimant qu’elle avait notamment touché une infrastructure essentielle à la production et à la distribution de livres ukrainiens.  

Ranok occupe une place importante dans le paysage éditorial ukrainien. La maison est notamment spécialisée dans les livres pour enfants, les ouvrages destinés aux adolescents et jeunes adultes ainsi que les manuels scolaires. Reuters rapporte qu’elle imprime environ un tiers des manuels utilisés dans les écoles ukrainiennes. 

Autrement dit, les flammes n’ont pas seulement détruit des stocks commerciaux. Elles ont touché une partie de la chaîne qui permet au livre de passer de l’imprimerie à l’école, de l’éditeur à l’élève. 

Et le problème est d’autant plus sérieux que le site détruit ne servait pas uniquement à Ranok. Il constituait également un centre de distribution pour Knygoland et abritait des ouvrages appartenant à plusieurs maisons d’édition ukrainiennes.  

Des millions de livres, mais surtout des milliers de parcours interrompus 

Derrière le chiffre spectaculaire de huit millions se cachent des réalités beaucoup plus concrètes. 

Un manuel détruit, c’est un élève qui risque de ne pas disposer de son ouvrage à la rentrée. Un roman détruit, c’est un auteur, un éditeur et des mois de travail qui disparaissent. Un stock perdu, c’est aussi une entreprise qui doit financer une nouvelle impression alors qu’elle vient déjà de supporter les coûts de fabrication, de stockage et de distribution. 

Le secteur ukrainien du livre est ainsi confronté à un problème de reconstitution des stocks. Reuters rapporte que plus de dix millions de livres ont été détruits dans différentes attaques contre des entrepôts au cours des derniers mois.  Le cas de Ranok est le plus spectaculaire, mais il n’est pas isolé. 

En juillet, BookChef, maison d’édition basée à Kyiv, avait déjà perdu environ 800 000 livres lors d’une attaque contre un entrepôt. Un second site de stockage a ensuite été touché, entraînant la perte de quelque 100 000 exemplaires supplémentaires. 

Le secteur doit donc désormais faire face à une équation particulièrement difficile : produire à nouveau les livres détruits, alors même que les infrastructures permettant de les imprimer, stocker et distribuer sont elles-mêmes exposées aux frappes. 

Quand détruire un livre revient à toucher l’école

La destruction des manuels scolaires donne à cette attaque une portée particulière.

Un livre scolaire n’est pas une marchandise ordinaire. Il constitue un outil de transmission des connaissances, mais aussi un support de continuité pédagogique. En temps de guerre, cette fonction devient encore plus importante. 

L’UNESCO indique qu’au 15 juillet 2026, avant même cette nouvelle attaque, 4 456 établissements éducatifs avaient été détruits ou endommagés en Ukraine, dont 408 détruits et 4 048 endommagés, selon les données du ministère ukrainien de l’Éducation et des Sciences.  

À cela s’ajoutent les dommages infligés aux infrastructures culturelles. L’UNESCO recensait à la même date 541 sites culturels endommagés, dont 22 bibliothèques, 43 musées, 33 monuments et 281 bâtiments présentant un intérêt historique ou artistique. 

La destruction d’un entrepôt de livres s’inscrit donc dans une réalité plus vaste : la guerre atteint également les lieux où une société conserve, produit et transmet ses connaissances. 

Le livre comme cible symbolique 

Il faut toutefois distinguer les faits établis de leur interprétation.

Les autorités et professionnels ukrainiens considèrent ces attaques contre les infrastructures du livre comme une atteinte à la culture et à l’identité nationales. Le ministre ukrainien de l’Éducation, cité par Reuters, les a décrites comme une tentative de détruire la langue, l’histoire et la mémoire ukrainiennes.  

Le directeur de Ranok, Viktor Kruhlov, a lui-même dénoncé une « attaque contre l’éducation et la culture ukrainienne ». 

Ces déclarations prennent place dans un contexte où l’Ukraine accuse régulièrement la Russie de mener des attaques visant ses infrastructures culturelles. Moscou, de son côté, n’a pas répondu à la demande de commentaire de Reuters concernant cette frappe précise. 

L’UNESCO, elle, rappelle que les institutions culturelles et éducatives bénéficient d’une protection particulière en droit international et condamne les attaques qui les endommagent, soulignant qu’elles privent les populations d’accès à la culture, à l’éducation et aux espaces essentiels à la cohésion sociale. 

La guerre ne brûle pas seulement du papier

Il serait facile de regarder les images d’un entrepôt de livres en flammes et de ne voir qu’un gigantesque stock de papier détruit. Ce serait passer à côté de l’essentiel.  

Un livre est le résultat d’une chaîne complexe : un auteur écrit, un éditeur accompagne, un correcteur intervient, un graphiste conçoit, un imprimeur fabrique, un logisticien transporte, un libraire distribue et un lecteur finit par l’ouvrir.  

Détruire un entrepôt, c’est donc interrompre brutalement cette chaîne. 

Et dans le cas des manuels scolaires, c’est encore autre chose : le livre se trouve directement au cœur du rapport entre l’enfant, l’école et le savoir

Voilà pourquoi cette attaque interpelle bien au-delà de l’Ukraine. Elle rappelle une réalité que l’histoire a souvent démontrée : dans les périodes de conflit, les bibliothèques, les archives, les écoles, les musées et les livres peuvent devenir des enjeux stratégiques parce qu’ils portent quelque chose qu’une bombe ne peut pas facilement reconstruire : la mémoire collective

Reconstruire les livres pour reconstruire une continuité

L’urgence est désormais de remplacer les ouvrages détruits, particulièrement les manuels scolaires. 

Mais réimprimer huit millions de livres ne signifie pas simplement relancer une machine. 

Il faut retrouver les fichiers, mobiliser les imprimeurs, acheter du papier, financer les nouvelles impressions, reconstruire les stocks, organiser le transport et sécuriser les nouveaux lieux de stockage. Et tout cela dans un pays où les infrastructures restent régulièrement exposées aux frappes. Pour l’industrie ukrainienne du livre, la bataille est donc aussi économique. 

Pour les lecteurs, elle est culturelle. 

Pour les élèves, elle est éducative.

Et pour le pays, elle touche à quelque chose de plus profond encore : la capacité à continuer de transmettre malgré la guerre.

Les livres peuvent brûler. Les entrepôts peuvent disparaître. Les presses peuvent être endommagées. 

Mais tant qu’un texte peut être réédité, transmis, lu et enseigné, la destruction matérielle du livre ne signifie pas nécessairement la disparition de ce qu’il porte

C’est peut-être là que réside la plus grande force du livre face à la guerre : on peut détruire des millions d’exemplaires, mais il est infiniment plus difficile de détruire une idée qui a déjà trouvé refuge dans l’esprit d’un lecteur.  

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