Murambi, le livre des ossements de Boubacar Boris Diop : analyse d’une œuvre majeure du génocide rwandais
Murambi, le livre des ossements de Boubacar Boris Diop : analyse d’une œuvre majeure du génocide rwandais

Murambi, le livre des ossements de Boubacar Boris Diop : analyse d’une œuvre majeure du génocide rwandais

Les personnages d’un livre constituent le reflet d’une vie. Lorsque leurs actions se conjuguent, c’est pour mettre sous les projecteurs toute une société. C’est une réalité livresque à laquelle l’écrivain sénégalais Boubacar Boris Diop accorde une grande priorité dans Murambi, le livre des ossements. Il est un grand classique et œuvre fondamentale sur le génocide rwandais avec une panoplie de prix littéraires. Ce roman a été construit comme une enquête à vision historique et publié pour la toute première fois chez les éditions Stock en 2000. Il ne s’agit donc pas d’un récit fictif et imaginaire. Murambi, le livre des ossements est une réalité que l’écrivain s’est évertué de peindre à travers un style qui s’apparente tantôt à une enquête, tantôt à un procès-verbal.

Murambi, le livre des ossements de Boubacar Boris Diop

Ici, l’auteur a mis à nu le bilan du plus grand génocide du XXe siècle. Un bilan qui pour le moins donne froid au dos. Entre 800 000 et 1 000 000 de Tutsi sont tués en seulement trois mois. Soit au moins 10 000 par jour. Tout commence un mois d’avril. 

Le 4 avril 1994 pour être plus précis. Aux environs de 20h. Le Falcon du président rwandais d’alors, Juvénal Habyarimana venait d’être saboté lors de son atterrissage. Par qui ? Mystère ! Bilan ? Aucun survivant. Le lendemain de cet assassinat sera pour le Rwanda, pour l’Afrique et pour le monde, une des pages les plus sombres de l’Histoire des tueries. 

Car, ce sera l’occasion en or offerte aux partisans du parti unique Interahamwe du Rwanda pour prendre comme bouc-émissaire les Tutsis. C’est ainsi que sera mise en exécution un massacre planifié plus de trois décennies plus tôt. Boubacar Boris Diop construit avec des témoignages poignants son récit entre humour, tragédie, satire et mystère. 

Il évoque les récits de survivants morts, tout près de l’enfer, qui ne respirent encore que par chance. Le génocide du rwanda est le massacre le plus ignoré, le plus méprisé par les Rwandais. Le massacre qui a fait le plus de morts en Afrique. Mais qui, jusqu’à ce jour reste sombre, inexistant ou n’occupe qu’une place minable dans le programme d’histoire enseigné dans les pays africains.

Dans ce chef-d’œuvre, l’homme des lettres sénégalais n’a choisi aucun personnage par hasard. Parce que tous les personnages sont des personnes, témoins directes ou indirectes des massacres. Autrement, tous les personnages de ce roman portent une histoire, un vécu, une témérité, des séquelles fragiles ou solides du génocide rwandais. 

On peut citer, entre autres, Michael Serumundo, Félicité Niyitega, Dr. Joseph Karekezi, le Colonel Etienne Perrin et Siméon Habinez qui incarne une grande lumière au fil de l’histoire. Mais si tous ces personnages ont joué un grand rôle, actif ou passif dans Murambi, le livre des ossements, un personnage retient l’attention par sa double facette : Cornélius, le fils du docteur Joseph Karekezi.

Tout porte à affirmer que Boubacar Boris Diop n’a pas choisi d’en faire un hybride par un simple jeu du hasard, encore moins pour esthétiser son livre. En effet, Cornélius est ce jeune qui a immigré à Djibouti bien avant le massacre des tutsis. 

Revenant au pays deux ans après le génocide, ce personnage cherchera à recoller les morceaux pour comprendre les circonstances dans lesquelles son père, sa mère, son frère et sa sœur ont été tués. En effet, durant tous les trois mois du massacre il était en contact avec son père, un homme de science, très intègre et réputé pour son sens de l’humanité. 

Il découvre dans ce sillage que son père qu’il croyait jusque-là innocent était un grand acteur des tueries. Celui-là même qui a fourni de cachette à plus de 4 000 tutsis y compris sa femme et ses enfants dans une église, pour finalement ordonner leur massacre. Devenu, du jour au lendemain accusé et plaignant, victime et auteur, Cornélius devra affronter les regards sociaux sans avoir pris part au génocide.

Mais ce qu’interroge Diop à travers ce personnage, c’est, sans nul doute, la responsabilité de l’Afrique, à la fois victime et acteur du génocide rwandais. Cornélius serait, cette Afrique, ce monde, qui est resté indifférent avant et pendant le génocide. Se croyant innocent, et qui ne viendra que plus tard pour constater qu’il aurait bien pu empêcher ce massacre. 

Se rendant compte que ce génocide est un crime, non pas contre le Rwanda, mais contre l’humanité tout entier. Parce que le Rwanda, c’est nous. Et tout homme porte en lui un tutsi. Si l’Afrique à échapper au premier massacre, il n’a pas pu échapper au second. Celui qui ne tue pas, mais qui ronge la conscience et génère un sentiment de culpabilité. 

Un sentiment de regret dû au jugement social et qui, au fond, est le plus affreux des massacres. Avec des personnages rongés, voire traumatisés, l’auteur nous montre combien de fois les souvenirs d’une guerre peuvent s’avérer plus meurtriers et peuvent constituer un autre massacre. Sans prendre parti, c’est, en toute évidence, un jugement, un véritable procès que Boubacar Boris Diop dresse dans Murambi, le livre des ossements

Un jugement, non seulement moral, mais encore et davantage social. Les Rwandais sont coupables quand ils pensent que la violence est une porte de sortie. Les africains de tous bords le sont encore plus pour s’être empêchés d’anticiper ce qui allait se passer, pour s’être dit, « c’est une affaire du Rwanda et entre rwandais, ils finiront par se calmer, comme toujours. » 

Parce que comme le souligne avec amertume Jean-Pierre Karegeye dans la version de Murambi, le livre des ossements rééditée en 2022 chez les éditions Flore Zoa, « c’est dans l’indifférence totale des Etats africains que pendant trois mois, entre avril et juillet 1994, plus d’un million de Tutsi ont été massacrés dans des conditions abominables. » 

Ce que beaucoup ne savent pas, c’est que le génocide rwandais n’a pas débuté en 1994. Mais en 1959, où un tout premier massacre a eu lieu sans que personne ne le trouve inhumain. En estimant que ce n’est pas grave parce que ce n’est que quelques centaines de personnes qui ont été tuées. Le Rwanda et l’Afrique ont provoqué les tueries de 1994. 

La France est coupable pour avoir encouragé le mouvement des Hutus et pour avoir orchestré l’évacuation des commanditaires. Le monde entier est coupable, Boubacar Boris Diop y compris.

Murambi, le livre des ossements n’est pas qu’un roman. C’est la mémoire de toute l’Afrique. L’indifférence assassine le monde entier. Ces 289 pages, c’est l’histoire d’un million de tutsi tués, un livre à lire absolument pour la prise de conscience pour un avenir plus humanitaire. Parce qu’une chose est sûre, après la lecture de ce livre, vous ne verrez jamais l’histoire du Rwanda telle que vous l’appréhendiez. Lire Murambi, le livre des ossements, c’est comprendre « que les morts de Murambi font des rêves, eux aussi, et que leur plus ardent désir est la résurrection des vivants. »

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