L’ARBRE FÉTICHE de JEAN PLIYA

“La construction d’une nation moderne peut exiger la destruction de certaines reliques du passé. Mais il se pose parfois aux jeunes responsables des dilemmes insolubles, d’autant plus qu’ils ne connaissent de la civilisation locale que les vestiges désuets qui Aen sont restés” p.08.

Nous sommes dans un Dahomey, d’après les indépendances, en proie aux prouesses de la modernité. Paul Lanta est ingénieur des ponts et chaussées, homme de caractère, pour lui, la jeunesse actuelle ne devait s’incliner devant aucun obstacle. Sa conviction et sa conscience professionnelle ont payé. Il devra diriger les travaux d’urbanisation du plan élaboré par le conseil municipal d’Abomey.

Pour réussir sa mission, une bande de prisonniers a été commise à son service. Ils travaillent sous la supervision du garde Anatole. Au beau milieu de ce qui plus tard deviendra la route se trouvait un arbre objet de vénération : un iroko vieux de plusieurs siècles. Devrait-il l’abattre ou le laisser ?

Cette interrogation préoccupait autant les prisonniers que Anatole, leur superviseur, au point où ils durent s’enquérir auprès du chef, le fonctionnaire municipal, Lanta, de la conduite à tenir. Mais de sa vie, il n’avait jamais connu un arbre, quoi qu’il puisse être, installé en pleine chaussée et qu’on ait épargné. Il n’était guère question d’en faire exception à cet arbre qu’il fût dieu, humain ou arbre. Pour cause d’utilité publique, il faudrait abattre l’arbre. Ce n’était pas lui, Lanta, qui le voulait.

Face à la taille de l’arbre, des outils dont ils disposent, la psychose dont il est objet, il sollicita les services d’un bûcheron. Lui aussi adepte des cultures ancestrales. La providence mit sur leur chemin Dossou.

Travailleur honnête, il trouvait du plaisir dans l’abattage des arbres. Sa vengeance personnelle s’assouvissait ainsi. De la forêt, il a une histoire particulière. Lui demander d’abattre un arbre pour le gouvernement était le summum de sa profession. C’était légaliser sa vengeance contre les espèces végétales. Le deal fut conclu entre Dossou et Lanta pour l’abattage de l’iroko.

Des forces obscures contenues dans cet iroko, Dossou n’en doutait d’ailleurs pas. Mais c’était sa seule occasion de prouver publiquement que lui, Dossou, n’avait peur de rien, qu’il était fort, digne et pouvait affronter les dieux.

Le jour J, les signaux lui présageaient une journée chargée de faits sinistres. Vu le défi qu’il s’apprêtait à relever, ces choses ne comptaient guère. Il se résolut et se mit à l’abattage de l’arbre fétiche…

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Plus tard, son âme comprit à ses dépens qu’on ne pouvait impunément affronter les dieux.

Jean Pliya a plongé, à travers ce livre, le lecteur dans ces temps lointains, qui certes continuent de faire l’actualité. Il évoque, avec un style narratif qui lui est particulier, l’Afrique des temps anciens (tradition) et celui des temps nouveaux (modernité). Digne fils du Dahomey, actuel Bénin, il sait mieux que quiconque, les valeurs que revêt sa terre natale. Le thème développé dans son livre est plaisant et riche de leçons.

Il a su ficeler son histoire autour de personnages bien choisis, pour transmettre efficacement son message. M. Lanta, autoritaire, qui de la tradition ne voudra rien comprendre. Détruire tout pour mieux construire. Méhou, né à Abomey, fils d’un grand féticheur, a le mérite de la connaissance de l’histoire des bois sacrés. Et Dossou, d’esprit vengeur pour les arbres qu’ils fussent sacrés ou pas. Il n’est d’ailleurs pas rare d’entendre dire en Afrique que les bûcherons vivent le chaos compte tenu de la destruction des arbres qui en majorité recèlent un aspect divin. Tous ces éléments concourent à l’enrichissement de l’intrigue. Et permettent d’ailleurs à travers leur agencement de déterminer la position de l’auteur.

Il met visiblement à une évaluation, des dieux. Les éléments apportés dans son récit démontrent clairement sa position. Il est de ceux qui prônent la suprématie des traditions anciennes.

Mais comment le fait-il ?

Il s’arrange avec l’un de ses personnages pour détruire un dieu. C’est ce qui est arrivé dans Le Chant du lac d’Olympe Bhêly-Quenum (OB-Q), le déicide. Si de l’autre côté l’auteur justifie le déicide par le fait que les dieux sont devenus objet de psychose générale, ici le déicide relève d’une nécessité publique assouvie par une vengeance personnelle. C’est à croire qu’un individu peut s’en prendre aux dieux africains et arriver à les exterminer même s’il doit le payer au prix de sa vie. Comme Olympe Bhêly Quenum et d’autres, il peint l’image d’un affrontement personnel entre individus pour bilan : pertes de vies des deux côtés.

Les dieux africains sont-ils vils ?

En fondant son argumentation sur la revanche des dieux qui bien évidemment ont été détruits, l’auteur ne remet-il pas en cause le caractère pur, sacro-saint, des dieux africains (pourquoi ne pas s’arranger pour que les dieux ne soient pas détruits) et par conséquent la nécessité de la destruction des reliques du passé pour la construction d’une nation moderne ? D’ailleurs, quant à la mort de Dossou, on ne peut vraiment pas dire que c’est l’œuvre des DIEUX. Il peut bien s’agir d’une mort accidentelle, un accident de travail, qui peut bien arriver même s’il s’agissait d’un autre arbre non divinisé. Comme cela arrive d’ailleurs. Et si l’auteur orientait autrement sa défense des dieux ?

L’œuvre de Jean Pliya est d’une richesse et au-delà de tout d’une profondeur énorme. C’est un véritable chef-d’œuvre de la littérature africaine et mérite bien sa place au panthéon des classiques africains. Elle est à l’instar des productions d’Olympe Bhêly Quenum, notamment Le Chant du lac et L’Initié.

Références

  • Œuvre : L’Arbre fétiche
  • Auteur : Jean PLIYA
  • Éditions : CLE
  • Parution : N/D

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Une réponse à “L’ARBRE FÉTICHE de JEAN PLIYA”

  1. Avatar de Mariette Dounla
    Mariette Dounla

    J’ai beaucoup apprécié les nouvelles, surtout celle de la petite voiture rouge, qui explore, exprime et explose les rêves, l’endurance et même l’ innocence naïve des tous petits face à leurs combats parfois menés en sourdine.
    J’ai également aimé la résolution apportée à la nouvelle, quoique l’éthique ou du moins l’idéal aurait été de simuler peut être un don, faisant ainsi absoudre l’alternative de « l’avarisme »…

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