L’humain ne vit pas que de bonheur. Il existe cette émotion presque noire, qui parait parfois inexistante. Elle s’empare de lui sans saison et sous son joug même le plus dur ou le plus féroce des cœurs finit par céder. Elle c’est la tristesse. Tristesse la belle m’exclamai-je comme Éluard.
Françoise Sagan dans son roman Bonjour tristesse, publié aux éditions Julliard en 1954 embarque le lecteur dans une histoire empreinte de fortes émotions, de découvertes et parfois de regrets à travers les yeux d’une jeune adolescente de dix-sept ans. Sur 68 profondes pages, Françoise Sagan montre que tout changement est difficile. Ce qui parait insoutenable c’est la rupture brusque avec le changement auquel on finit par s’habituer.
I- PRÉSENTATION DE LA COUVERTURE ET IMPRESSIONS.
Le roman Bonjour tristesse de Françoise Sagan, s’offre sur une couleur sobre et frappante. La première de couverture présente l’image d’une jeune femme adossée au bord d’une fenêtre et qui regarde à travers. À l’extérieur se trouve tout un tableau saisissant. D’abord l’image d’une verdure apaisante. Ensuite l’image de la mer, et enfin l’image d’une pirogue à voile glissant sur la mer. Le regard ainsi que la posture de la jeune femme exprime l’idée d’une quête. Un idéal, un désir d’explorer de nouveaux horizons. Cette idée vient se justifier à travers l’image de la pirogue qui pourrait exprimer le voyage, le départ. Les jambes croisées de la jeune femme présente sur la première de couverture, exprime une impatience, une attente qui est peut-être sur le point de se voir comblée.
Ces différents éléments para-textuels permettent au lecteur de se préparer à la lecture. Mieux de se faire une idée de l’univers dans lequel il s’apprête à s’embarquer, les terres qu’il sera appelé à explorer au gré des pages et du vent.
II– RÉSUMÉ DU ROMAN BONJOUR TRISTESSE DE FRANÇOISE SAGAN.
C’est l’été. Cécile, une jeune adolescente de dix-sept ans qui se préparait paresseusement à passer son baccalauréat. Elle vivait avec son père Raymond et Elsa, la maîtresse de ce dernier. Raymond, la quarantaine, est un veuf depuis quinze ans. Cécile rencontra sur l’île l’amour dans le regard de Cyril, un jeune homme de la vingtaine bien baraqué qui l’emmenait de temps à autre faire un tour sur la mer dans sa pirogue. Anne Larsen, une ancienne amie de la famille, la quarantaine également, vint les rejoindre et la famille s’embarqua sur une pente glissante où frustrations, jalousie, mépris et luttes devinrent les armes des uns et des autres. Si Anne Larsen trouvait Elsa plus jeune et pleine de mondanités, Elsa voyait en Anne une belle et cultivée vieille rivale. Avec le temps, Raymond œuvrait de façon à s’attirer les bonnes grâces d’Anne.
La belle et jeune Elsa ne restait pas non plus indifférente face à ces machinations et faisait de son mieux afin de sécuriser son amour. Ce fut donc un soir lors d’une sortie en famille que les liens de la famille volèrent en éclats. Cécile surprit son père et Anne dans le véhicule et s’emporta. Elle fut réprimandée puis reçu une claque de cette dernière qui devint aussitôt protectrice. Elsa ayant remarqué l’absence de son époux se mit à le chercher sans succès. Cécile lui mit la puce à l’oreille et décida de ne plus rentrer. Du côté de Raymond et Anne germait un projet de mariage à Paris dès la rentrée. Cécile ne fut pas très gaie mais elle était trop occupée à son amour Cyril pour s’en faire.
Mais un jour, lors d’une visite d’Elsa qui passait récupérer ses affaires, ils mirent ensemble avec Cyril un plan. Tout ne se passa malheureusement pas comme prévu. Ayant découvert la trahison de Raymond dû au complot de sa fille, Anne décida de partir. Un départ que Raymond et sa fille finit par accepter comme éternel grâce à l’annonce de l’hôpital. La vie du père et de la fille bascula. Survivront-ils à cette perte soudaine ? Peut-on brusquement changer sa solitude lorsqu’on s’y sent bien ?
III- ANALYSE ET AVIS CRITIQUE SUR BONJOUR TRISTESSE DE FRANÇOISE SAGAN.
Ce roman de Françoise Sagan interroge les liens entre membres de famille mais aussi et surtout révèle de lointaines vérités sur la nature humaine. Si l’une des capacités humaines est l’adaptation, celle-ci n’est pas toujours facile comme on l’imagine. Le changement est diversement perçu et ressenti par l’humain. Il est d’autant plus difficile lorsque ce changement intervient sur le plan sentimental. Mieux, lorsqu’un nouvel individu pénètre la paisible vie qui existait entre père et fille ou encore mère et fils. Ici, il s’agit de la première option.
La jeune Cécile bien que connaissant son père ne fut pas épargnée des conséquences de l’arrivée d’une nouvelle figure dans la famille. On peut voir à la page 9 du roman, son état d’esprit lorsque son père annonça l’arrivée d’une nouvelle maitresse : « Nous avions loué la villa pour deux mois, mais je savais que dès l’arrivée d’Anne la détente complète ne serait plus possible. ». On pourrait se demander ce qui pouvait expliquer cette pensée de la jeune adolescente. La réponse est que les enfants ont parfois du mal à accepter ce genre de changement.
La relation de Cécile avec son père bien avant l’arrivée d’Anne Larsen était plus chaleureuse et affectueuse. Son père partageait presque tout avec elle et elle connaissait assez certaines de ses attitudes. Même si son père ne lui disait pas tout, Cécile n’y trouvait aucun inconvénient. Ce qui l’inquiétait par contre était la qualité de ses réflexions sur l’amour et la vie adulte. Plus exactement, Cécile trouvait que son père lui faisait voir l’amour et la vie ensemble à travers une posture plus ou moins anticonformiste. Elle affirme à la page 12 du roman parlant de son père : « Son seul défaut fut de m’inspirer quelque temps un cynisme désabusé sur les choses de l’amour qui, vu mon âge et mon expérience, devait paraître plus réjouissant qu’impressionnant. ».
À travers le personnage de Cécile, transparaît celui de milliers d’enfants dans le monde qui ont parfois été le fruit des mauvaises influences des adultes. En psychologie le principe de figure dans la famille est déterminant dans la construction de l’enfant et de l’adulte qu’il sera dans le futur. On pourrait illustrer cette idée avec Jacques Ross qui affirme à la page 11 de son ouvrage Les âges psychologique de la vie adulte, devenir maître de sa destinée que : « L’expérience acquise au cours de la vie fera qu’un adulte de 65 ans paraîtra identique à celui qu’il était à 5, 15, 30 ou même à 50 ans et en même temps très différent. ».
Rappelons que l’arrivée d’une nouvelle figure parentale dans la famille, a permis à la jeune Cécile de se confronter à elle-même et à ses limites. La nouvelle maîtresse de son père qui devient sa belle-mère a changé les paradigmes de la famille. Raymond voyait sa fille à la charge de son époux. Les diplômes ne sont nullement importants à son avis. Il affirma à la page 15 : « Ma fille trouvera toujours des hommes pour la faire vivre. ».
Anne Larsen fut dans la vie de Cécile et de son père ce qu’une nouvelle saison apporte aux fleurs. Grâce à Anne, Cécile et son père finirent par accepter l’idée selon laquelle Cécile allait repasser son baccalauréat. Et que ce diplôme était une opportunité pour Cécile de devenir une véritable femme accomplie. Les propos du père de Cécile ci-dessus mentionnés démontrent que les constructions sociales ainsi que les préjugés ne sont nullement l’apanage d’un peuple. Le peuple africain en particulier. Ils sont présents dans toutes les cultures et peuvent varier d’un milieu à un autre.
Françoise Sagan joue dans ce roman, un rôle de déconstruction de certaines idées erronées. Idées que le commun des mortels se fait sur les réalités sociétales. Nous parlerons ici du cas d’une mère qui élève son enfant toute seule. La plupart du temps, ces dernières sont vues comme des femmes sans valeurs, démunies de toute pudeur. De nombreuses femmes sont les seules pourvoyeuses de leurs familles selon plusieurs raisons. Le devoir de la société est de reconnaître la bravoure ainsi que le courage de ces dernières et non leur intenter quotidiennement des procès.
L’autrice représente dans ce contexte, deux principales figures : la figure sociétale, commune ou vulgaire en la personne de la jeune Cécile et la figure sociologique et distanciée en la personne d’Anne Larsen. Ces deux figures sont antithétiques. D’une part par la maturité et une compréhension profonde et d’autre part par la susceptibilité, la naïveté parfois et l’illusion de la compréhension.
L’autrice rappelle ici que l’humain est souvent empreint des faits temporels qui constituent malheureusement un obstacle pour le réel et le normal. Reconnaître le préjugé et l’accepter tel quel est le conduit de la lucidité. C’est cela même que confirme Georges Canguilhem lorsqu’il dit à la page 15 de Le normal et le pathologique que : « L’identité du normal et du pathologique est affirmée au bénéfice de la correction du pathologique. ».
Ici, l’autrice semble davantage insister sur la responsabilité du personnage Anne Larsen. Ceci montre la maturité intellectuelle de l’œuvre et le caractère frappant des réflexions de l’autrice sur la famille et les relations interhumaines. Et ce malgré ‘‘sa jeunesse’’ à la publication de l’œuvre. L’expression de cette responsabilité du personnage d’Anne Larsen se lit dans les propos suivants qu’elle adressa à Cécile à la page 26 du roman : « vous avez dix-sept ans, je suis un peu responsable de vous à présent et je ne vous laisserai pas gâcher votre vie. ».
À travers l’épreuve de la perte d’Anne Larsen, Françoise Sagan montre que la douleur de la perte d’un être cher même douloureuse n’empêche pas ce que nous sommes de continuer à exister. Après le deuil, l’existence des survivants doit résolument continuer vers l’avenir et non dans les regrets du passé. L’autrice écrit à travers le personnage de Cécile : « Nous pûmes bientôt parler d’Anne sur un ton normal, comme un être cher avec qui nous aurions été heureux ». Elle dit plus loin : « La vie recommença comme avant, comme il était prévu qu’elle recommencerait. ».
Bonjour tristesse de Françoise Sagan est une œuvre intemporelle profondément réflexive. Elle est subdivisée en deux parties dont la première comporte six chapitres et la seconde sept. L’épigraphe est un extrait de poème d’Éluard. C’est de ce dernier que Françoise Sagan s’inspira pour donner le titre à son roman. Le style d’écriture est clair et accessible. L’autrice a su mettre en avant la richesse linguistique française. Ce roman a une haute portée sociale et éducative en ce sens qu’elle interroge d’une part les liens familiaux et leur influence sur les membres de la famille. D’autre part, elle met en lumière les responsabilités parentales.
IV- BREF APERÇU SUR L’AUTEUR.
Née Françoise Quoirez, Françoise Sagan nait le 21 juin 1935 à Cajarc et meurt le 24 septembre 2004 à Équemauville. Femme de lettres française, elle fut présidente du jury du festival de Cannes et auteure de plusieurs œuvres notamment :
Un certain sourire, Julliard, 1954 (roman) ;
Dans un mois, dans un an, Julliard, 1959 (roman) ;
Des bleus à l’âme, Flammarion, 1972 (roman) ;
Des yeux de soie, Flammarion, 1975 (nouvelles) ;
Il fait beau jour et nuit, Stock, 1978 (théâtre)…





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