La poésie béninoise s’est levée. Elle a quitté la poussière des bibliothèques et s’est plantée devant le public. On parle du spoken word. En effet, le Slam est apparu au Bénin au début des années 60. Il ne s’agit nullement d’une appropriation d’un héritage français mais plutôt d’un remaniement de l’héritage culturel africain, d’une réactivation d’une mémoire : celle des veillées de contes, des chants, du xo c’est-à-dire le verbe. Dans la tradition africaine, dire le verbe le xo, c’est résister, guérir et transmettre. Résister puisque l’histoire du peuple africain a été marquée par de longs siècles de traites et d’esclavages. Dans cet article, nous vous embarquons pour un retour, une revisitation des origines de l’art de la parole au Bénin mais aussi une actualisation de ce qu’on pourrait appeler une effervescence du spoken word béninois.
I- Sur les traces du spoken word béninois : généalogie d’une déflagration.
On ne peut dire avec précision la date de naissance du slam au Bénin. Cependant dans les années 1969, Alfred Panou, acteur, réalisateur et pionnier du Slam au Bénin et en Afrique sort un premier disque slam intitulé Je suis un sauvage. Plus tard dès les années 2003, des voix ont commencées à tonner. Le déclic vient entre les années 2009 et 2012. Comédien de formation, Didier Sédoha Nassègandé connu sous le pseudonyme de L’Architècte du verbe crée des scènes ouvertes mensuelles à Cotonou. Une forme de Slam « endogène »apparait. C’est-à-dire des textes fondés sur les proverbes fon, rythmique des récits du Fâ, adressés directement au public comme le faisaient les Kpanlingan , les gardiens de la parole.
Progressivement, l’institutionnalisation de cet art de la parole vient avec le Collectif 229 Slam en 2012. Des championnats nationaux, ateliers en milieu scolaire souvent en partenariat avec l’Institut Français voient le jour. Ainsi devenue une filière à part entière, le Slam a ses codes, ses juges ainsi que ses stars. De 2018 à nos jours, le slam béninois a connu une génération vivante et révolutionnaire. Cette génération n’imite plus; elle s’impose. Mais aussi et surtout elle est ancrée dans ses racines ancestrales sans pour autant restée fermer au monde. Nous pouvons citer ici quelques figures marquantes du Slam béninois : Sergent Markus, Djamile Mama Gao, K-mal Radji, Sèminvo Xlixè, Harmonie Byll-Catarya, Zogbé le Kpanlingan, Satyre Larime Plate et bien d’autres allant jusqu’à la nouvelle génération parmis lesquels le poète Othniel Insolence Verbale.
● SERGENT MARKUS.
Actif depuis la genèse du Hip Hop béninois, Sergent Markus est un homme aux multiples casquettes : Rappeur, Slameur, Journaliste, Editorialiste, Présentateur Télé, il aligne des vers comme des balles. Ses textes citoyens ainsi que sa puissante diction fait de lui un artiste au plein sens du terme. Son album Vodun Gospel sortit en 2025, témoigne de l’enracinement culturel et cultuel de sa plume mais aussi de sa richesse.
● DJAMILE MAMA GAO.
Djamile Mama Gao est un Slameur éclectique qui brise les tabous. Il sort son album Na yi Noukon en 2022. Très actif sur les scènes, il participe à plusieurs festivals comme le FISH-Goni au Niger.
● K-MAL RADJI.
Slameur, Chanteur, Activiste et entrepreneur, Kmal Radji fait partie des pionniers du slam au Bénin. Autrefois rappeur, il s’est converti au slam et possède assez de titres. En 2010, il sort son album L’écoute puis en 2012 son album solo Aube nouvelle. Il est le responsable du Bamboo Numérik, un lieu dédié à la formation et la créativité.
● SÈMINVO XLIXÈ.
Auteur-Compositeur-Interprète et Slameur, il est le promoteur du Festival International de Slam et de Poésie Francophone. Son album Je suis venu, j’ai vu, j’ai… est sorti en septembre 2022. Sèminvo anime des ateliers d’écriture depuis dix ans en Europe et en Afrique.
● HARMONIE BYLL-CATARYA.
Arts-Mots-Nid, est une pionnière du Slam béninois. Championne de Bénin Slam en 2013, elle a reçu le prix de meilleure slameuse au PRIMUD en 2025. Elle mêle slam vibrant et musique live et a initié le Festival International de Slam Théâtralisé.
● ZOGBÉ LE KPANLINGAN.
Zogbé Le Souverain Kpanlingan est un artiste slameur et parolier qui chante à travers ses mots les richesses culturelles béninoises. Promoteur des scènes Gbélisa Na Disa, ses textes allient dérisions, proverbes et engagement culturel.
● SATYRE LARIME PLATE.
Satyre est un artiste multi potentiel. Artiste slameur, comédien, orateur, entrepreneur et écrivain, il aborde dans ses textes les faits sociaux et chante des hymnes empreints de persévérance et de détermination face aux difficultés de la vie. Il est aussi co-fondateur du Mouvement Universitaire du Slam (MUS).
● OTHNIEL INSOLENCE VERBALE.
Othniel était un jeune talent émergeant du Slam béninois qui utilisait le verbe comme une arme contre la douleur et la difficulté du vivre. Ses textes profonds et engagés, font de lui un artiste qui malgré ses souffrances physiques et intérieures ne baisse jamais la garde. Othniel fut le Champion du Concours National de Slam Poésie organisé en 2021. Malgré sa disparition prématurée, ses textes continuent de résonner dans le milieu du Slam béninois. Dans le cadre du Festival International Francophone de Slam Poésie, un vibrant hommage lui sera rendu le 8 mai 2026 à l’Institut français du Bénin.
II– Le slam, nouveau chapitre de la littérature béninoise.
Le spoken word ne se résume plus de nos jours à un simple art de la parole ; il est un art ancré dans la littérature, une littérature qui se veut libre et plus accessible. Selon la slameuse Harmonie Byll-Catarya : « Le slam, c’est la poésie du peuple par le peuple et pour le peuple. ». Il faut souligner qu’il existe un étroit lien entre slam et littérature. La littérature béninoise classique a ses figures de proue telles : Olympe Bhêly-Quenum, Jean Pliya, Florent Cuao-Zotti et bien d’autres. Les œuvres de ces auteurs sont denses, et étudiées au lycée comme à l’université. Cependant, le Slam garde la sève de la littérature : identité, spiritualité vodun, mémoire coloniale, critique sociale…
Contrairement à la littérature classique, le slam change d’arbre mais garde néanmoins la même sève. En un mot, les mots quittent le livre pour la scène avec un langage mixte et riche en diversité culturelle (que ce soit des textes dits en Fon, Yoruba, Mina, Goun…). Comme le disait Nassègandé, le slam est le « petit-fils des contes du Fâ ». Il a la même fonction : celle de dire le réel, l’être, le monde.
A- De l’écrivain au slameur-auteur.
Les textes littéraires étaient autrefois destinés à une élite. Le slameur lui, écrit pour tout le peuple. Ses textes sont écrits pour être dit devant un public. Cela ne signifie nullement que le Slam est préjudiciable au livre. Pas du tout ! Il révèle plutôt que les mots ont plus de force lorsqu’ils sont dits sur scène que lorsqu’ils sont lus. D’ailleurs, les slameurs sont également auteurs, démontrant ainsi que le slam débute par l’écriture mais ne s’y réduit pas. Selon Harmonie Byll-Catarya : « l’exercice de l’oralité devrait prendre par celle de l’écriture pour peser et penser chaque mot avant de le placer dans le vers qu’il faut et l’acheminer vers la voix pour lui donner vie. ». Nous pouvons citer quelques ouvrages de slameurs et slameuses béninois : Arts-Mots-Nid de Harmonie Byll-Catarya (2016) ; Corps-raccords de Djamile Mama Gao, (2018) ; Oraison de Slam de Sèdjro R. Gbèda (2025),… Le public achète souvent ces œuvres après avoir été conquis par la scène. Ceci permet donc de dire que le Slam a rapproché l’auteur et son lecteur-auditeur.
B- Une école d’écriture populaire.
Les ateliers d’écriture qui sont souvent organisés lors des différents festivals de Slam-Poésie, permettent aux participants de s’aguerrir en écriture poétique. Par exemple : que ce soit la grammaire, l’usage des figures de style, la structure narrative et bien d’autres. L’ objectif de ces ateliers n’est nullement d’obtenir des agrégations mais de mieux approcher les scènes. Rappelons que le Slam a permis de démocratiser l’apprentissage de la littérature. Ce faisant ,l’écriture est devenue un grand rendez-vous qui rassemblent passionnés et curieux.
III- Mai 2026 : Cotonou, épicentre de la francophonie poétique.
Cette semaine, le Slam béninois est à l’honneur. Du 5 au 9 mai 2026, le Festival International Francophone de Slam-Poésie fait de Cotonou la capitale du verbe, du dire, du xo. Á partir du 5 au 7 mai, des séances de formations professionnelles sur le slam et l’écriture poétique encadrés par des slameurs confirmés du Bénin et d’ailleurs auront lieues. Comme la coutume l’exige, il y aura une scène libre. Dans l’après-midi du vendredi 7 mai la scène sera ouverte et libre à tous ceux et celles qui voudront bien partager leur texte avec le public.
L’invité d’honneur de ce festival force le respect : il s’agit du poète franco-sénégalais Souleymane Diamanka. Il est né en 1974 à Bordeaux et est le fils d’un peul sénégalais. Sa poésie nourrie des contes du Fuuta et de l’islam soufi constitue une calligraphie orale. Ses albums sont empreints d’un souffle qui les rend orthophoniques. Son arrivée au Bénin révèle une vérité brutale : l’union des peuples africains est scellée par le pacte de la parole.
L’autre point qu’il ne faudrait pas négliger au cours de ce festival est La Grande Nuit du Slam qui aura lieu le Samedi 9 mai 2026 à l’Institut Français du Bénin à partir de 20h. Au cours de cette grande nuit, les grandes figures du Slam béninois citées plus haut seront sur scène. D’autres slameurs et slameuses béninois ainsi que des invités du Togo, du Cameroun et de France croiseront le verbe tel des épées et les émotions couleront à flots tel du sang. Il s’agit d’une nuit au cours de laquelle les mots marcheront des livres pour la scène, et même du ciel chez les auditeurs. Ils scelleront à jamais le lien entre les slameurs béninois et ceux du monde entier. Le lien entre le public et les artistes et plus encore, le lien entre le Slam et la littérature béninoise.
D’Alfred Panou à Djamile Mama Gao, le slam béninois raconte une seule et unique histoire : la littérature n’est pas morte, elle avait juste cessé de parler fort. Aujourd’hui, elle est debout et l’art avec elle. Elle a le souffle de Sèminvo, la rage de Markus, la grâce d’Harmonie et la sagesse de Zogbé. Elle forme à l’écriture du 5 au 7 mai et prend la parole à l’UAC, à l’IFB et à l’ADAC. Elle est à l’IFB le 9 mai. Elle est sur nos téléphones. Elle est dans la rue. Car le poète a déserté sa chambre et a pris le micro. Et le Bénin est tout ouï.





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