Le romancier et poète palestino-jordanien Ibrahim Nasrallah a été désigné 29ᵉ lauréat du Neustadt International Prize for Literature, l’un des grands prix littéraires internationaux décernés aux États-Unis. Récompensant une œuvre littéraire dans son ensemble plutôt qu’un seul ouvrage, cette distinction vient consacrer un écrivain dont le travail explore depuis plusieurs décennies l’exil, la mémoire, l’identité, la Palestine et la condition humaine.
L’annonce a été faite le 21 octobre 2025 par World Literature Today, revue de littérature et de culture internationales de l’Université de l’Oklahoma, qui organise le prix. Nasrallah recevra officiellement sa récompense lors du Neustadt Lit Fest, du 28 au 30 septembre 2026, à l’Université de l’Oklahoma, à Norman. Le prix est doté de 50 000 dollars, d’une réplique en argent d’une plume d’aigle et d’un certificat.
Une œuvre façonnée par l’exil et la mémoire
Né à Amman, en Jordanie, en 1954, de parents palestiniens déplacés en 1948, Ibrahim Nasrallah a grandi dans le camp de réfugiés d’Al-Wehdat. Il a été scolarisé dans les établissements de l’UNRWA avant de suivre une formation d’enseignant à Amman. Il a ensuite commencé sa carrière dans l’enseignement en Arabie saoudite.
Poète, romancier, peintre et photographe, il a publié plus de quarante ouvrages. Son œuvre littéraire est notamment marquée par la série romanesque connue sous le nom de « Palestinian Comedy », à travers laquelle il explore différentes périodes de l’histoire palestinienne et les expériences individuelles et collectives liées à l’exil.
Son parcours est également jalonné de distinctions importantes. En 2018, il a notamment remporté l’International Prize for Arabic Fiction, souvent désigné comme le « Booker arabe », pour The Second War of the Dog. Le Neustadt vient ainsi s’ajouter à une reconnaissance déjà importante dans le monde littéraire arabe.
Mais au-delà des prix, c’est surtout la cohérence d’une œuvre construite autour de la mémoire et de l’identité qui semble avoir retenu l’attention du jury.
La Palestine, mais aussi des questions universelles
Le choix d’Ibrahim Nasrallah ne se résume pas à une reconnaissance de la littérature palestinienne. Dans sa présentation officielle, le Neustadt souligne que son écriture est profondément liée aux thèmes de l’exil, de l’identité et de la résistance, tout en dépassant le seul contexte palestinien.
C’est précisément ce caractère universel que Shereen Malherbe, romancière et autrice de littérature jeunesse, a mis en avant dans sa nomination de Nasrallah. Selon elle, son œuvre aborde des questions universelles à travers la lutte palestinienne et permet aux lecteurs de se rapprocher de la Palestine sans passer uniquement par les représentations produites dans un cadre colonial.
Cette dimension prend une résonance particulière dans le contexte actuel. Pour la nominatrice, l’œuvre de Nasrallah apparaît aujourd’hui comme particulièrement importante au regard de la situation tragique vécue par les Palestiniens. Le prix devient ainsi à la fois une distinction littéraire et un moyen de donner une visibilité internationale supplémentaire à une œuvre qui porte une mémoire collective.
Un prix qui veut élargir le regard sur la littérature mondiale
Le Neustadt possède une particularité importante dans le paysage des récompenses littéraires internationales : poètes, romanciers et dramaturges peuvent y être distingués sur un pied d’égalité. Le prix est organisé tous les deux ans par l’Université de l’Oklahoma et World Literature Today.
Créé à la fin des années 1960, il est présenté par ses organisateurs comme le premier grand prix littéraire international de cette ampleur créé aux États-Unis. Il est parfois surnommé le « Nobel américain », même si cette appellation relève davantage de sa réputation que d’un statut officiel.
Son palmarès permet surtout de mesurer l’importance accordée à la littérature mondiale. Avant Nasrallah, le prix avait notamment distingué Gabriel García Márquez, Czesław Miłosz, Octavio Paz, Toni Morrison, Mia Couto, Ismail Kadare, Boubacar Boris Diop et Ananda Devi.
Le Sénégalais Boubacar Boris Diop avait ainsi reçu le prix en 2022, tandis que la Mauricienne francophone Ananda Devi en était devenue la lauréate en 2024. Ibrahim Nasrallah leur succède donc dans un palmarès particulièrement ouvert aux différentes langues, régions et traditions littéraires.
Un premier lauréat arabe dans l’histoire du prix
La consécration de Nasrallah marque également une étape particulière : il devient le premier écrivain arabe à remporter le Neustadt International Prize for Literature, selon les informations communiquées autour de cette édition.
Cette dimension donne au prix une portée supplémentaire pour la littérature arabe contemporaine. Elle intervient dans un contexte où la circulation internationale des œuvres arabophones demeure encore largement dépendante de leur traduction et de leur capacité à trouver des éditeurs et des lecteurs au-delà de leur espace linguistique d’origine.
Le parcours de Nasrallah illustre précisément cette possibilité de franchissement des frontières. Ses œuvres ont été traduites dans plusieurs langues et son travail est désormais reconnu au-delà du monde arabe. Le Neustadt vient renforcer cette circulation internationale.
Une cérémonie prévue en septembre 2026
La consécration officielle aura lieu lors du Neustadt Lit Fest, organisé du 28 au 30 septembre 2026 sur le campus de l’Université de l’Oklahoma.
Le programme prévoit notamment des tables rondes consacrées à l’œuvre de Nasrallah, des discussions sur les rapports entre politique et culture au Moyen-Orient, ainsi qu’une lecture de sa poésie. Le 30 septembre, l’écrivain donnera également la conférence du prix Neustadt.
Une lecture bilingue de ses poèmes est également prévue avec sa traductrice Nancy Roberts. Plusieurs écrivains, chercheurs, artistes et spécialistes de la littérature palestinienne et du Moyen-Orient participeront au festival. L’événement sera ouvert au public.
De la reconnaissance d’un écrivain à celle d’une littérature
La distinction accordée à Ibrahim Nasrallah dépasse donc la seule trajectoire d’un écrivain.
Elle rappelle d’abord la capacité de la littérature à porter une mémoire lorsqu’une partie de cette mémoire est menacée, disputée ou difficilement accessible. Elle montre ensuite que la littérature palestinienne peut être lue non seulement comme une littérature de témoignage ou de résistance, mais également comme une littérature capable de produire des récits universels sur la famille, l’exil, la perte, l’identité, l’amour, la violence et la mémoire.
C’est précisément ce que semble retenir Robert Con Davis-Undiano, directeur exécutif de World Literature Today, pour qui l’attribution du prix à Nasrallah constitue un moment important dans le réexamen occidental de la culture palestinienne.
En consacrant Ibrahim Nasrallah, le Neustadt place ainsi au cœur de la littérature mondiale une œuvre née d’une histoire particulière mais capable de dialoguer avec des lecteurs bien au-delà de la Palestine.
Et dans quelques semaines, à Norman, ce dialogue prendra une forme concrète : des poèmes lus à voix haute, des discussions universitaires, des rencontres et une œuvre qui sera, pendant trois jours, au centre de l’attention littéraire internationale.
Une manière, aussi, de rappeler que les frontières de la littérature ne coïncident jamais tout à fait avec celles des territoires.





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