« Aimer son président : le piège politique qui détruit l’Afrique » : une chronique de Tossoukpè Frédéric Herman pour mettre en garde contre le culte du pouvoir en Afrique 

Écrivain, intellectuel panafricaniste et auteur de plusieurs ouvrages consacrés à la gouvernance, aux défis du continent africain et aux grandes questions de société, Tossoukpè Frédéric Herman livre une nouvelle chronique incisive sur le rapport qu’entretiennent les peuples africains avec le pouvoir politique. À travers une réflexion sans détour, il interroge les dérives du culte de la personnalité et plaide pour une citoyenneté plus exigeante, fondée sur la responsabilité, l’esprit critique et le contrôle démocratique des dirigeants.

L’Afrique a un problème grave avec le pouvoir : nous aimons trop nos dirigeants. Nous ne les élisons plus pour travailler. Nous les suivons comme des prophètes. Nous les défendons comme des divinités. Nous les applaudissons même quand nos vies ne changent pas.

Et c’est là que commence la catastrophe. Car un président n’est pas un sauveur. Un président n’est pas un roi. Un président n’est pas un dieu envoyé sur terre. Un président est un employé du peuple. Point final.

Son rôle n’est pas d’être adoré. Son rôle est de servir. Construire des écoles. Créer des emplois. Garantir la sécurité. Développer l’économie. Respecter la justice. Préserver la dignité du peuple. Voilà son travail.

Et lorsqu’il fait ce travail, il ne rend pas service au peuple. Il rembourse simplement la confiance qu’on lui a donnée. Mais en Afrique, nous avons transformé le devoir des dirigeants en exploits extraordinaires. 

Un président coupe un ruban : on chante. Il inaugure une route payée par les impôts du peuple : on danse. Il distribue quelques miettes : on l’appelle “père de la nation”.

Pendant ce temps, les hôpitaux meurent. Les jeunes fuient. Les écoles s’effondrent. Le chômage étouffe des générations entières. Mais personne ne veut parler. Parce qu’ici, critiquer le pouvoir est devenu un péché. 

Dès que vous posez une question, on vous traite d’ennemi. D’opposant. D’ingrat. Ou de “vendu à l’Occident”. Comme si aimer son pays signifiait se taire devant l’échec. Non.

Le patriotisme ne consiste pas à protéger un président. Le patriotisme consiste à protéger le peuple contre les abus du pouvoir. Un peuple qui aime aveuglément son dirigeant devient dangereux pour lui-même. Parce qu’à force d’aimer, il cesse de réfléchir. Il excuse l’incompétence. Il normalise la corruption. Il accepte l’injustice.

Et il finit par appeler “stabilité” ce qui est parfois une prison silencieuse.

Voilà comment naissent les dictatures modernes : dans les applaudissements. Une démocratie n’a pas besoin d’adorateurs. Elle a besoin de citoyens éveillés. Des citoyens capables de dire : “Nous vous avons élu pour travailler, pas pour être vénéré.” Le jour où l’Afrique comprendra cela, beaucoup de régimes trembleront.

Parce qu’un peuple conscient est plus puissant qu’un président populaire. Alors non, nous n’avons pas besoin d’aimer nos dirigeants. Nous devons les surveiller. Les évaluer. Les contredire quand il le faut. Et les remplacer lorsqu’ils échouent. Car dans une République, le président n’est pas au-dessus du peuple. Il est à son service.

Et un peuple qui oublie cela finit toujours par devenir esclave de ceux qu’il applaudissait hier.

— Tossoukpe Frédéric Herman

Chroniqueur | Penseur | Voix citoyenne

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