Sans anesthésie (04) : Ce que j’aurais aimé — Chronique de Johane Joseph (JJ Gaïana) 

Certaines blessures auraient peut-être été moins profondes si quelqu’un avait simplement parlé. Une parole sincère, une mise en garde bienveillante, un geste de solidarité ou une présence discrète peuvent parfois changer le cours d’une histoire. Pour conclure ce premier mois de la chronique Sans anesthésie, l’auteure haïtienne Johane Joseph (JJ Gaïana) livre un texte profondément humain sur les silences qui entourent trop souvent les souffrances intimes. Entre confidences, regrets et appel à la responsabilité collective, elle rappelle que l’indifférence peut être aussi douloureuse que la blessure elle-même, et qu’un simple « tu n’es pas seul·e » peut parfois devenir le premier pas vers la reconstruction. 

Le poids du silence et la force d’une présence

Briser le silence ne demande pas un héroïsme. Juste une présence, une phrase, un “tu n’es pas seul·e”. Pour clore ce premier mois, Sans anesthésie nous laisse avec un appel simple et bouleversant.

Ce que j’aurais aimé,

C’est qu’au moins un de mes frères

Tienne tête aux hommes qui ont traversé ma vie.

Pas pour me sauver comme une victime.

Pas pour décider à ma place.

Pas pour mener mes combats à ma place.

Mais pour dire, une fois, clairement :

« Tu ne lui parles pas comme ça. »

Une phrase simple.

Une limite posée.

La preuve que ce que je vivais n’était pas normal.

Qu’il y ait quelqu’un, quelque part,

Qui refuse ce que moi-même j’avais fini par accepter.

Parce qu’à force de vivre certaines choses,

On cesse parfois de les voir pour ce qu’elles sont.

On les explique.

On les excuse.

On les banalise.

Et puis un jour,

On les porte comme si elles faisaient naturellement partie de la vie.

Parce qu’il y a des choses que les femmes finissent par porter seules.

Des regards.

Des remarques.

Des humiliations discrètes.

Des rapports de force qu’on fait passer pour des histoires de couple.

Des comportements qu’on appelle caractère,

Jalousie,

Amour,

Alors qu’ils ressemblent davantage à du contrôle.

Et souvent,

On apprend à encaisser

Avant même d’apprendre à se défendre.

On nous apprend à comprendre.

À pardonner.

À préserver la paix.

Beaucoup moins à dire non.

Mais ce que j’aurais aimé aussi,

C’est qu’au moins une de mes sœurs

Me parle sans filtre de ce qu’elle a vécu.

Pas pour me faire peur.

Pas pour me décourager d’aimer.

Pas pour me juger.

Juste pour me dire la vérité à temps.

Me raconter ce qu’elle aurait voulu savoir elle-même.

Me dire ce que certains sourires cachent.

Ce que certaines attentions préparent parfois.

Ce que certaines promesses deviennent une fois les portes fermées.

Me dire que les blessures ne commencent pas toujours par des coups.

Qu’elles commencent parfois par des mots.

Par l’isolement.

Par une confiance lentement grignotée.

Parce qu’il y a des hommes qui passent de vie en vie

Avec les mêmes gestes,

Les mêmes mécanismes,

Les mêmes violences déguisées.

Ils changent juste de partenaire.

Pas toujours de comportement.

Et nous,

On arrive après

Comme si nous étions les premières.

Comme si rien n’avait existé avant nous.

Alors chacune traverse seule

Des choses que d’autres ont déjà traversées avant elle.

Les hommes se taisent au nom du

« ça ne me regarde pas ».

Les femmes se taisent au nom de la honte,

De la fatigue,

De la peur de ne pas être crues,

Ou de cette étrange loyauté

Qui protège parfois davantage les hommes

Que les autres femmes.

Et dans ce silence partagé,

Les mêmes histoires recommencent.

Les mêmes blessures changent seulement de visage.

On dit que les histoires de couple sont privées.

Que chacun gère.

Que personne ne doit s’en mêler.

Mais dans ce « chacun gère »,

Il y a parfois des femmes qui s’éteignent doucement

Sans que personne ne dise stop.

Sans qu’aucune voix extérieure ne vienne rappeler

Qu’elles méritent mieux.

Ce que j’aurais voulu,

Ce n’est pas qu’on mène des guerres à ma place.

Juste une présence.

Une vérité.

Une parole honnête.

Une phrase simple transmise à temps.

Quelque chose qui dise :

« Tu n’es pas seule face à ça. »

Parce que parfois,

Ce n’est pas l’amour qui détruit le plus.

C’est le silence autour.

Le silence de ceux qui voient.

Le silence de ceux qui savent.

Le silence de ceux qui auraient pu tendre la main

Et qui ont choisi de détourner le regard.

À propos de l’autrice

Sans anesthésie est une chronique hebdomadaire de Johane Joseph (JJ Gaïana), infirmière, auteure et éditrice haïtienne, fondatrice des Éditions Cérébrale. À travers ses textes, elle explore sans détour la littérature, les émotions humaines, la société haïtienne et ces réalités intimes que l’on tait trop souvent. Une parole libre, lucide et sans filtre, à retrouver chaque semaine. 

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