Pendant longtemps, le livre a été perçu comme un objet culturel presque « immatériel » dans l’imaginaire collectif. Pourtant, derrière chaque ouvrage se cache une chaîne de production qui mobilise du bois, de l’eau, de l’énergie, des transports et de nombreux autres matériaux. À l’heure où les préoccupations environnementales occupent une place croissante dans les débats publics, une question s’impose : quel est réellement l’impact écologique du livre ? Cette interrogation ne remet pas en cause la valeur culturelle du livre. Bien au contraire. Elle invite à réfléchir à la manière dont l’ensemble de la filière – auteurs, éditeurs, imprimeurs, libraires, bibliothèques et lecteurs – peut concilier diffusion du savoir et préservation des ressources naturelles.
Pourquoi parle-t-on aujourd’hui de livre et d’écologie ?
Le secteur du livre n’échappe pas aux enjeux du développement durable. Comme toute industrie, il consomme des matières premières, produit des émissions de gaz à effet de serre et génère des déchets.
Mais le paradoxe est intéressant : le livre est à la fois un produit qui a un impact environnemental et un puissant outil de sensibilisation aux défis écologiques. Pour preuve, des milliers d’ouvrages expliquent aujourd’hui les changements climatiques, la biodiversité, la déforestation ou encore la transition écologique. Ils contribuent entre autres à informer les citoyens, à nourrir le débat public et à encourager des comportements plus responsables.
Comprendre l’empreinte écologique du livre ne signifie donc pas renoncer à la lecture, mais chercher à produire, diffuser et consommer les livres de manière plus durable.
L’empreinte écologique du livre papier
Contrairement aux idées reçues, l’impact environnemental d’un livre ne se limite pas à l’abattage des arbres. Des analyses du cycle de vie montrent que près de 70 % de l’impact environnemental d’un livre provient de la fabrication du papier, auxquels s’ajoutent l’impression, le façonnage, le transport et la distribution.
Le papier, principal poste d’impact
Le papier est fabriqué à partir de fibres de cellulose issues principalement du bois. À l’échelle mondiale, près de 40 % du bois commercialisé est destiné à la fabrication de papier et de cartons, même si seule une partie est utilisée pour l’édition de livres.
La production de papier nécessite :
- d’importantes quantités d’eau ;
- beaucoup d’énergie ;
- des traitements chimiques ;
- des opérations de blanchiment selon les procédés utilisés.
Une partie du papier provient aujourd’hui de forêts gérées durablement, mais une autre peut encore être issue de plantations industrielles dont l’expansion contribue parfois à la dégradation d’écosystèmes naturels ou à la disparition de forêts anciennes.
Le recours à du papier recyclé ou certifié par des labels de gestion forestière durable constitue donc l’un des leviers majeurs pour réduire l’empreinte environnementale de l’édition.
L’impression, le transport et la distribution
Une fois imprimé, le livre poursuit son parcours. Il doit être :
- stocké ;
- emballé ;
- transporté ;
- distribué vers les librairies, bibliothèques ou plateformes de vente.
Selon le bilan carbone publié par Hachette Livre en 2015, la distribution représente environ 19 % des émissions de gaz à effet de serre de la chaîne du livre, en raison notamment du transport des ouvrages, des palettes, des cartons et des autres consommables logistiques. À cela s’ajoute un autre défi : les invendus.
Dans plusieurs pays, une partie des livres imprimés n’est jamais vendue. Certains sont retournés aux éditeurs, d’autres détruits ou recyclés, ce qui représente un gaspillage de ressources naturelles et d’énergie.
Le livre numérique est-il plus écologique ?
À première vue, le livre numérique semble constituer une alternative idéale puisqu’il ne nécessite ni papier ni impression. Pourtant, la réalité est bien plus complexe.
Une liseuse ou une tablette doit être fabriquée à partir de plastiques, de verre, de métaux et de minerais parfois qualifiés de « critiques » par la Commission européenne. Leur extraction mobilise beaucoup d’énergie, génère des pollutions et soulève des enjeux sociaux, sanitaires et géopolitiques dans plusieurs régions du monde.
À cela s’ajoutent :
- la fabrication des composants électroniques ;
- la consommation électrique des centres de données ;
- le stockage des fichiers numériques ;
- le transport des appareils ;
- leur recyclage en fin de vie.
Le numérique possède donc lui aussi une empreinte environnementale importante.
Papier ou numérique : il n’existe pas de réponse universelle
Depuis plusieurs années, de nombreuses études tentent de comparer le livre papier au livre numérique. Leur conclusion est la même : tout dépend de l’usage. Selon des chercheurs de l‘Institut royal de technologie de Stockholm, il faudrait lire plusieurs dizaines de livres sur une même liseuse avant que son impact climatique par ouvrage devienne comparable à celui du livre imprimé.
D’autres études avancent des seuils différents — parfois une vingtaine de livres, parfois plus d’une centaine — selon les méthodes de calcul retenues, les modèles de liseuses étudiés ou encore les hypothèses concernant leur durée de vie. Ces écarts montrent qu’il n’existe pas aujourd’hui de consensus absolu.
En revanche, un point fait largement l’unanimité : plus une liseuse est utilisée longtemps et pour un grand nombre de lectures, plus son impact environnemental est amorti.
Le numérique a lui aussi un coût écologique
Un fichier numérique n’est jamais totalement « virtuel ». Les données sont stockées dans des centres informatiques qui fonctionnent en permanence et consomment d’importantes quantités d’électricité. Selon plusieurs estimations, le secteur numérique représente aujourd’hui une part significative des émissions mondiales de gaz à effet de serre, une proportion appelée à augmenter avec la croissance continue des usages numériques.
Le livre numérique permet donc d’éviter certains impacts liés au papier, mais il déplace une partie des enjeux vers l’extraction des ressources minières, la fabrication électronique et la consommation énergétique.
La meilleure solution : prolonger la vie des livres
L’un des enseignements les plus intéressants des études environnementales est qu’un livre devient beaucoup plus vertueux lorsqu’il est lu par plusieurs personnes. Un même exemplaire peut être :
- emprunté en bibliothèque ;
- prêté entre amis ;
- revendu d’occasion ;
- partagé au sein d’une famille ;
- déposé dans une boîte à livres.
Chaque nouveau lecteur réduit mécaniquement l’empreinte environnementale rapportée à une lecture. L’économie du partage apparaît ainsi comme l’un des moyens les plus efficaces de limiter l’impact écologique du livre.
L’édition évolue déjà
Face aux enjeux climatiques, de nombreux acteurs du secteur adoptent progressivement de nouvelles pratiques :
- utilisation de papier recyclé ou certifié ;
- impression à la demande afin de limiter les invendus ;
- réduction des emballages ;
- optimisation du transport ;
- relocalisation de certaines impressions ;
- développement d’encres plus respectueuses de l’environnement.
Ces initiatives montrent qu’il est possible de produire des livres tout en réduisant progressivement leur impact écologique.
Lire demeure un acte d’avenir
Parler de livre et d’environnement ne consiste pas à opposer lecture et écologie.
Au contraire.
Les livres permettent de comprendre les grands défis de notre époque, de diffuser les connaissances scientifiques, de transmettre les savoirs et d’inspirer les changements de comportement indispensables face aux crises environnementales.
L’enjeu n’est donc pas de choisir entre le livre papier et le livre numérique, mais de développer une chaîne du livre plus responsable, capable de préserver les ressources naturelles tout en continuant à faire circuler les idées.
Car un livre bien produit, bien partagé, bien conservé et largement lu reste l’un des investissements culturels les plus durables qu’une société puisse faire.
Sources
- Agence de la transition écologique (ADEME). Le papier graphique en France – Bilan 2017.
- Hachette Livre. Bilan Carbone® 2015.
- Bibliothérapie Suisse. Livre papier ou numérique : quelle empreinte écologique ? : https://bibliotherapie-suisse.ch/livre-papier-numerique-empreinte-ecologique/
- Services Industriels de Genève (SIG). La consommation numérique a-t-elle un impact écologique ? : https://ww2.sig-ge.ch/particuliers/nos-offres/conseils/question_pratique/la_consommation_numerique_a_t_elle_un_impact_ecologique
- Commission européenne. Matières premières critiques.
- Institut royal de technologie de Stockholm (KTH). Travaux sur l’analyse du cycle de vie des livres imprimés et numériques.
- Publish Your Purpose. The Environmental Impact of Book Publishing : https://publishyourpurpose.com/blog/environmental-impact-book-publishing/
- Gouvernement du Québec – Ministère de l’Environnement. Les impacts environnementaux de la production de papier : https://www.environnement.gouv.qc.ca/developpement/outils/Fiche_13.pdf
- Green Matters. The Environmental Impact of Book Publishing.





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