La rentabilité écologique du livre : pourquoi chaque lecture supplémentaire compte  

Pendant longtemps, l’écologie du livre s’est concentrée sur des questions de fabrication : combien d’arbres sont utilisés ? Quelle quantité d’eau est nécessaire ? Quel est le bilan carbone du papier ou du numérique ? Ces questions sont essentielles, mais elles ne racontent qu’une partie de l’histoire. Une autre dimension mérite aujourd’hui toute notre attention : l’utilisation du livre. Car un livre qui n’est lu qu’une seule fois n’a pas le même impact environnemental qu’un livre qui circule entre des dizaines ou des centaines de lecteurs. Plus un ouvrage est lu, partagé, prêté ou transmis, plus les ressources mobilisées pour sa fabrication sont valorisées. C’est cette idée que nous proposons d’appeler la rentabilité écologique du livre

Qu’est-ce que la rentabilité écologique d’un livre ?

En économie, la rentabilité mesure le rapport entre les ressources investies et les bénéfices obtenus. Appliqué au livre, ce principe conduit à une réflexion simple : combien de lectures une même quantité de ressources naturelles permet-elle de produire ? Pour fabriquer un livre, il faut du bois, de l’eau, de l’énergie, des encres, des colles, des transports et du travail humain. 

Ces ressources constituent le « coût écologique » initial de l’ouvrage. Si ce livre n’est lu qu’une seule fois avant d’être oublié sur une étagère, toutes ces ressources n’auront servi qu’à un seul lecteur. En revanche, si le même exemplaire est lu par cinquante, cent ou cinq cents personnes, ce coût écologique est réparti entre tous ces lecteurs. 

La rentabilité écologique augmente donc avec le nombre de lectures. 

Une formule simple 

La rentabilité écologique d’un livre pourrait être résumée ainsi : 

Rentabilité écologique = Nombre total de lectures ÷ Impact environnemental de fabrication

Cette formule ne prétend pas remplacer les analyses scientifiques du cycle de vie des produits. Elle constitue plutôt un indicateur pédagogique permettant de mieux comprendre l’intérêt du partage et de la circulation des livres. Elle montre qu’il ne suffit pas de produire des livres plus écologiques : il faut également les faire vivre plus longtemps

Quelques exemples 

Prenons un exemple volontairement simplifié. Supposons qu’un livre représente 100 unités d’impact environnemental au moment de sa fabrication. Si une seule personne le lit, chaque lecture « coûte » 100 unités. Si le livre est lu par dix personnes, ce coût descend à 10 unités par lecteur. À cent lecteurs, il n’est plus que d’une unité. À mille lecteurs, il devient presque négligeable. 

Nombre de lecteursImpact écologique par lecture
1100
1010
502
1001
5000,2
1 0000,1

Ces chiffres sont purement illustratifs, mais ils montrent une réalité fondamentale : l’empreinte environnementale d’un livre ne dépend pas uniquement de sa fabrication, mais aussi de son usage. 

Les bibliothèques : les championnes de la rentabilité écologique

Aucune institution ne valorise autant un livre qu’une bibliothèque. Un même exemplaire peut être emprunté pendant plusieurs décennies. Chaque nouvel emprunt améliore sa rentabilité écologique. Une bibliothèque ne partage donc pas seulement des connaissances. Elle partage également l’empreinte environnementale du livre entre des centaines de lecteurs. 

Les livres d’occasion participent au même objectif

Lorsqu’un lecteur revend ou donne un livre, il augmente également sa rentabilité écologique. Le livre continue son parcours sans qu’il soit nécessaire d’en fabriquer un nouveau. Le marché de l’occasion, les boîtes à livres, les dons et les échanges entre lecteurs poursuivent tous la même logique : faire durer les livres le plus longtemps possible. 

Le lecteur devient un acteur de la transition écologique

Cette approche change complètement notre regard. L’écologie du livre ne dépend plus uniquement des éditeurs, des imprimeurs ou des papetiers. Le lecteur devient lui aussi un acteur de la transition écologique. En prêtant un livre, en l’offrant, en le donnant à une bibliothèque, en l’échangeant ou en l’achetant d’occasion, il augmente sa rentabilité écologique. 

Autrement dit, il permet à davantage de personnes de bénéficier des ressources déjà mobilisées pour produire cet ouvrage. 

Un nouvel indicateur pour la filière du livre ?

Aujourd’hui, les professionnels mesurent le nombre d’exemplaires imprimés, vendus ou empruntés. Demain, ils pourraient également s’intéresser à une autre donnée : 

combien de lecteurs chaque exemplaire a-t-il réellement touchés ?

Cette information permettrait d’évaluer non seulement le succès culturel d’un ouvrage, mais aussi son efficacité environnementale. On pourrait ainsi imaginer de nouveaux indicateurs :

  • le nombre moyen de lectures par exemplaire ; 
  • le coût environnemental par lecture ; 
  • la durée moyenne de circulation d’un livre ; 
  • le taux de réemploi des ouvrages ; 
  • ou encore un indice de rentabilité écologique du livre

Ces indicateurs offriraient une nouvelle manière d’évaluer la durabilité de la chaîne du livre. 

Une nouvelle façon de penser le livre

Pendant longtemps, l’industrie du livre a surtout cherché à produire davantage. Les enjeux environnementaux invitent désormais à une autre réflexion : mieux utiliser ce qui est déjà produit. Un livre qui reste vivant pendant plusieurs décennies, qui passe de lecteur en lecteur et qui continue d’être consulté bien après sa publication représente sans doute l’un des meilleurs exemples d’économie circulaire dans le domaine culturel. 

La rentabilité écologique du livre rappelle une évidence que l’on oublie parfois : la fabrication d’un livre n’est que le début de son histoire. Sa véritable valeur environnementale dépend ensuite de sa capacité à circuler, à être partagé et à continuer d’être lu. 

Bibliothèques, prêts entre particuliers, dons, livres d’occasion et conservation des ouvrages participent tous à cette même ambition : offrir le maximum de lectures avec le minimum de ressources naturelles. 

Au fond, le livre le plus écologique n’est pas nécessairement celui qui vient d’être imprimé sur le papier le plus vertueux. C’est peut-être celui qui, des années après sa publication, continue encore de voyager de main en main, de génération en génération. 

le concept de « rentabilité écologique du livre » est une proposition de réflexion développée par L’ivre Du Livre. Il ne s’agit pas encore d’un indicateur normalisé, mais d’un cadre d’analyse destiné à enrichir les débats sur l’économie durable du livre.  

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