MacKenzie Scott, l’ex-femme de Jeff Bezos, renoue avec la littérature et publie gratuitement son nouveau roman en ligne  

Longtemps connue du grand public pour sa fortune et son engagement philanthropique, MacKenzie Scott revient à une activité qui a marqué ses premières années : l’écriture. Treize ans après avoir mis sa carrière littéraire entre parenthèses, l’ancienne épouse de Jeff Bezos prépare la publication de Les Derniers Jours de Deux Nations, un roman de quelque 80 000 mots qu’elle a choisi de diffuser gratuitement, chapitre après chapitre, sur Substack.

Pour celle qui fut autrefois l’étudiante de Toni Morrison à Princeton et qui avait déjà publié un roman remarqué au début des années 2000, ce retour aux lettres constitue un étonnant nouveau chapitre d’un parcours où littérature, entrepreneuriat et philanthropie se sont constamment croisés. 

Avant Amazon, il y avait les livres

Bien avant de devenir l’une des femmes les plus riches du monde, MacKenzie Scott était d’abord une jeune femme passionnée par la littérature. Son intérêt pour l’écriture remonte même à l’enfance. À six ans, elle aurait rédigé à la main un récit de 142 pages intitulé The Book Worm. Le manuscrit a malheureusement été détruit lors d’une inondation. 

Cette passion ne l’a cependant jamais quittée. À la fin des années 1980, elle rejoint l’université de Princeton grâce à une bourse pour y étudier la littérature anglaise. Elle y rencontre surtout une figure qui marquera durablement son parcours : Toni Morrison, prix Nobel de littérature en 1993. 

Morrison devient son enseignante puis sa directrice de thèse. Elle voit rapidement chez la jeune étudiante des qualités littéraires peu communes. Des années plus tard, elle la décrira comme l’une des meilleures élèves qu’elle ait eues dans ses cours d’écriture créative. 

L’influence de Morrison dépasse alors largement le cadre universitaire. Elle contribue à faire comprendre à Scott que l’écriture peut être à la fois une pratique artistique et une manière d’interroger le monde. 

Une écrivaine avant d’être une milliardaire

Le parcours de MacKenzie Scott aurait pourtant pu prendre une tout autre direction. Après ses études, elle enseigne notamment l’écriture à Hotchkiss durant l’été 1992, puis part à New York où elle travaille comme serveuse. Un emploi qui lui laisse peu de temps et d’énergie pour écrire. 

Une recommandation de Toni Morrison lui ouvre alors les portes d’une entreprise financière. C’est dans ce cadre qu’elle rencontre Jeff Bezos. Quelques mois plus tard, ils se marient et s’installent à Seattle, au moment où Bezos commence à développer ce qui deviendra Amazon. 

C’est là que se produit une rencontre particulièrement symbolique pour l’histoire du commerce en ligne. Au début des années 1990, une ancienne enseignante de Scott, l’écrivaine Carole Glickfeld, découvre presque par hasard que son ancienne étudiante et son mari travaillent à la création d’une librairie en ligne. 

À ce moment-là, personne ne pouvait encore mesurer l’ampleur de l’aventure. Amazon n’était qu’une jeune entreprise spécialisée dans la vente de livres sur Internet. Mais pour Glickfeld, une chose était déjà certaine : Scott était avant tout une écrivaine. 

Son jugement est partagé par d’autres écrivains qui l’ont côtoyée. À la conférence des écrivains de Sun Valley, vers 1996, l’écrivain Ethan Canin se souvient d’une jeune femme discrète, sérieuse et particulièrement attentive au travail littéraire. 

The Testing of Luther Albright, une première reconnaissance 

La carrière littéraire de MacKenzie Scott prend véritablement forme en 2005 avec la publication de son premier roman, The Testing of Luther Albright. L’ouvrage est issu d’un travail universitaire commencé à Princeton et raconte l’histoire de Luther, ingénieur civil à Sacramento, dont la vie familiale se désagrège progressivement après un tremblement de terre. 

Le parcours éditorial du livre aura été particulièrement long. Scott travaille pendant près d’une décennie sur ce projet, tout en traversant des changements personnels majeurs, en s’installant à Seattle, en devenant mère et en participant aux premières années de développement d’Amazon. 

Le roman reçoit finalement un accueil favorable de la critique et remporte l’American Book Award en 2006. Cette reconnaissance confirme qu’avant même d’être associée à l’immense fortune d’Amazon, MacKenzie Scott avait déjà une place dans le paysage littéraire américain. 

Elle publie ensuite Traps, un court roman policier consacré à quatre femmes dans le sud-ouest des États-Unis. Puis vient une longue période de silence littéraire. 

Treize années loin des romans 

Après la publication de ses premiers ouvrages, Scott met progressivement l’écriture de fiction en retrait, notamment pour se consacrer à sa famille et à ses quatre enfants. Son parcours change radicalement après son divorce avec Jeff Bezos en 2019. Elle reçoit alors des actions Amazon dont la valeur était estimée à environ 36 milliards de dollars, faisant d’elle l’une des femmes les plus fortunées au monde. 

Mais cette immense fortune ne la conduit pas vers une carrière publique classique de milliardaire. MacKenzie Scott choisit surtout la philanthropie. En quelques années, elle consacre des dizaines de milliards de dollars à des organisations œuvrant notamment dans l’éducation, l’environnement, les arts et la santé. 

Cette activité philanthropique finit par éclipser, dans l’opinion publique, son identité d’écrivaine. Jusqu’à cette annonce inattendue : MacKenzie Scott reprend la plume. 

Un roman sur une Amérique en crise 

Son nouveau livre, Les Derniers Jours de Deux Nations (Une histoire à travers dix-huit esprits), marque donc son retour à la fiction après treize années d’absence. Long d’environ 80 000 mots, le roman adopte une construction chorale puisqu’il est raconté à travers 18 points de vue différents. L’histoire se déroule dans une Amérique futuriste confrontée à une succession de pandémies et à une profonde instabilité politique. 

Les premiers chapitres abordent notamment la désagrégation des familles, les choix imposés par la survie dans un contexte autoritaire et le rôle que peut encore jouer la littérature lorsque les sociétés traversent des périodes de crise. 

Le sujet fait écho à certaines grandes interrogations contemporaines : fragilité démocratique, crise sanitaire, fractures sociales, rapport au pouvoir et capacité des individus à préserver leur humanité lorsque les repères collectifs s’effondrent. 

Une publication gratuite sur Substack

C’est toutefois la manière de publier ce nouveau roman qui attire particulièrement l’attention. MacKenzie Scott a choisi de mettre gratuitement en ligne les chapitres de Les Derniers Jours de Deux Nations sur Substack, une plateforme qui permet aux auteurs de publier directement auprès de leurs lecteurs. 

Le choix est loin d’être anodin. Le feuilleton littéraire, qui consiste à publier progressivement une œuvre, possède une longue histoire. Au XIXe siècle, des écrivains comme Charles Dickens utilisaient déjà ce mode de diffusion pour toucher un large public. Le numérique lui donne aujourd’hui une nouvelle vie. 

Scott dispose déjà d’un public conséquent sur la plateforme, où son projet rassemble plus de 6 000 abonnés. La publication gratuite lui permet ainsi de contourner certaines contraintes traditionnelles de l’édition et d’établir une relation directe avec ses lecteurs. 

Pour certains observateurs, cette stratégie est également rendue possible par sa situation financière exceptionnelle. Contrairement à la majorité des écrivains, Scott n’a pas besoin de vendre ses livres pour vivre de son travail littéraire. 

Mais réduire son choix à sa fortune serait sans doute passer à côté de l’essentiel : après des années consacrées à la philanthropie et à l’action sociale, l’écrivaine semble surtout vouloir retrouver un espace de création et renouer directement avec la littérature. 

Quand la fortune rencontre la liberté de créer 

Le retour de MacKenzie Scott pose finalement une question intéressante sur le rapport entre création et économie du livre. L’immense majorité des écrivains dépend du système éditorial pour publier, distribuer et faire connaître leurs œuvres. Scott, elle, dispose d’une liberté financière qui lui permet d’expérimenter un autre modèle : écrire sans pression commerciale immédiate et diffuser gratuitement son travail auprès de son lectorat. 

Son parcours rappelle ainsi une réalité souvent oubliée : derrière la milliardaire philanthrope se trouve une écrivaine formée par l’une des plus grandes figures de la littérature américaine contemporaine. 

De son enfance passée à remplir des pages manuscrites à son apprentissage auprès de Toni Morrison, de son premier roman récompensé à son retrait temporaire de la scène littéraire, puis à ce retour sous une forme numérique et gratuite, MacKenzie Scott semble aujourd’hui revenir à ce qui était là depuis le début : le besoin d’écrire

Avec Les Derniers Jours de Deux Nations, elle ne signe donc pas seulement son retour au roman. Elle ouvre aussi une nouvelle expérience de publication, à la croisée de la littérature, du numérique et d’une liberté que sa trajectoire personnelle lui permet désormais d’exercer pleinement. 

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