Au Cameroun, le décret n°2026/00644/PM du 25 mars 2026 fixant les conditions d’obtention de l’agrément et les modalités d’exercice du métier d’éditeur de livre et manuel scolaire suscite une importante polémique parmi les professionnels de la filière. Depuis plusieurs jours, le texte circule largement sur les réseaux sociaux, où éditeurs, auteurs et acteurs culturels dénoncent des exigences jugées particulièrement lourdes, notamment sur le plan financier. Pris par le Premier ministre Joseph Dion Ngute, ce décret entend encadrer plus strictement l’activité éditoriale au Cameroun, aussi bien pour l’édition générale que pour les manuels scolaires. Le texte prévoit désormais qu’aucune maison d’édition ne pourra exercer légalement sans agrément préalable délivré par les autorités compétentes.
Des conditions financières qui inquiètent
C’est surtout le niveau des cautions et des frais exigés pour l’édition des manuels scolaires qui alimente les critiques. Pour obtenir l’agrément correspondant, les éditeurs devront fournir une caution versée à la Caisse de Dépôts et de Consignations, fixée à :
- 10 millions FCFA pour les manuels de maternelle ;
- 20 millions FCFA pour les manuels du primaire ;
- 30 millions FCFA pour les manuels du secondaire.
À cela s’ajoutent des frais de dossier d’un million FCFA, ainsi que l’obligation préalable de disposer déjà d’un agrément d’éditeur de livre.
Pour l’édition générale, le décret impose également plusieurs conditions : paiement de 300 000 FCFA de frais de dossier, acquisition de codes ISBN, attestation de conformité fiscale, immatriculation du personnel à la sécurité sociale, présence d’au moins deux spécialistes formés aux métiers de l’édition, ou encore existence de bureaux et d’entrepôts de stockage.
Pour plusieurs observateurs, ces dispositions risquent d’écarter les petites structures éditoriales locales et les jeunes maisons d’édition qui disposent de moyens limités. Certains y voient une forme de « verrouillage économique » du secteur du manuel scolaire.
Un texte qui insiste sur les droits d’auteur
Le décret met néanmoins fortement l’accent sur la protection des auteurs et sur la régulation du secteur. Parmi les motifs pouvant entraîner la suspension ou le retrait d’un agrément figurent notamment :
- le défaut de paiement des droits d’auteur ;
- l’absence de dépôt légal ;
- les violations des normes professionnelles du livre.
Le texte précise également que le contrat d’édition doit garantir une rémunération « juste et équitable » à l’auteur, avec une obligation de transparence annuelle de l’éditeur sur le calcul des revenus issus de l’exploitation des ouvrages.
Cette orientation est saluée par certains acteurs qui considèrent qu’elle pourrait contribuer à professionnaliser davantage le secteur et à mieux protéger les créateurs, souvent fragilisés dans leurs relations contractuelles avec les éditeurs.
Préférence nationale et encadrement renforcé
Le décret introduit aussi une politique de préférence nationale dans l’attribution des marchés liés aux manuels scolaires. Les éditeurs étrangers ne pourront intervenir qu’en coédition avec une maison d’édition camerounaise disposant d’une filiale installée sur le territoire national.
Le texte prévoit par ailleurs que certains segments, notamment les manuels techniques, professionnels ou adaptés aux déficients visuels, relèvent prioritairement de l’État. Autre disposition notable : les éditeurs actuellement en activité disposent d’un délai de douze mois pour se conformer aux nouvelles exigences réglementaires.
Entre professionnalisation et risque d’exclusion
Au sein de la filière, le débat reste très partagé. Certains acteurs estiment que le Cameroun tente ainsi de structurer un secteur longtemps marqué par l’informel, les irrégularités contractuelles et la faible protection des auteurs. D’autres redoutent cependant que les nouvelles barrières financières ne favorisent uniquement les grands groupes capables de mobiliser des dizaines de millions de francs CFA.
Dans un contexte où le coût du livre demeure déjà élevé pour de nombreux lecteurs africains, plusieurs professionnels s’interrogent aussi sur l’impact futur de ces mesures sur la diversité éditoriale, l’accès au manuel scolaire et la survie des maisons d’édition indépendantes.
Le décret intégral est publié en annexe pour permettre aux lecteurs et aux professionnels du livre d’en examiner les différentes dispositions.





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