Dans un style satirique et visionnaire, Ébullition de Florent Aïkpé explore les dérives politiques du Nimbé et met en scène de jeunes héros déterminés à défendre leur peuple. Honoré à l’international en 2022, le roman se distingue par sa lucidité, anticipant étonnamment certaines tensions politiques africaines. À travers cette fiction incisive, l’auteur rappelle la force de la littérature : alerter, éclairer et révéler ce que les sociétés préfèrent taire.
Le supposé coup d’État est raté lorsqu’il a été envisagé une première fois dans le roman comme dans la réalité. Arrivera-t-on à un coup d’État militaire ? Les pays africains ne sont-ils pas suffisamment matures pour faire échec à ses prédictions de mauvais augures ? Il faut noter cependant la perspicacité de l’auteur et saluer sa capacité à prédire certains événements.
À la lumière des événements récents qui ont secoué le Bénin, Ébullition de Florent Aïkpé, lauréat du Prix Innov Guinée 2022, apparaît soudain comme une œuvre d’une étonnante prescience. Le roman, bien qu’imaginaire, semble anticiper avec une précision déconcertante le climat politique qui prévaut depuis des mois : tensions au sommet de l’État, démission effective ou avortée d’un haut responsable, soupçons de manœuvres obscures, et enfin l’ombre d’un coup d’État.
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Il ne s’agit pas d’une simple analogie fortuite. Les parallèles sont trop nombreux, trop flagrants. Lorsque l’auteur décrit un Premier ministre empêché de démissionner, un chef d’État s’enfermant dans des pratiques autoritaires, puis la montée d’une fronde militaire, on croirait lire le scénario exact des remous politiques vécus par le Bénin récemment.
Ce passage du roman, écrit bien avant les événements, résonne aujourd’hui comme une alerte visionnaire :
« Le Premier ministre, convoqué pour un entretien, n’avait pas perdu une seule seconde, respectant le rendez-vous avec une grande ponctualité, comme le Président l’exigeait désormais de tous les membres du gouvernement. Ce dernier avait instauré de nouvelles règles, rompant avec les anciennes pratiques de gouvernance.
Cependant, malgré son soutien initial, le Premier ministre, désormais en opposition marquée au Président, envisageait de démissionner, convaincu de ne plus partager sa vision. Mais étrangement, toutes ses tentatives de démission s’étaient soldées par des refus. », p. 113.
Et quelques chapitres plus loin, l’auteur imagine une insurrection militaire fulgurante, la chute du pouvoir, l’encerclement des camps et du domicile présidentiel, et l’annonce d’une transition menée par de jeunes officiers — des scènes qui rappellent avec une force troublante l’atmosphère du dimanche 07 décembre 2025.
On pourrait croire que Florent Aïkpé “savait”. Qu’il était dans le secret des dieux. Ou qu’il possédait cette rare capacité des écrivains authentiques : voir ce que les autres ne voient pas encore, capter les vibrations d’une nation, anticiper les ruptures que la société elle-même n’ose pas se dire. Car la littérature est cela, un miroir, mais aussi un baromètre. Les écrivains sont souvent les premiers à percevoir les fissures, les dérives, les frustrations accumulées. Ils ont ce regard qui traverse les apparences pour toucher la vérité humaine, sociale et politique.
Ce roman qui, hier, n’était que fiction, devient aujourd’hui un avertissement. Il confirme que les écrivains portent une lucidité que les gouvernants auraient intérêt à écouter.
Les événements récents montrent à quel point il est essentiel pour les dirigeants africains — et béninois en particulier — de lire, d’accorder de l’importance à la pensée intellectuelle et créative de leurs compatriotes.
« Le ciel noir s’imposait lamentablement. On aurait cru que la rage des disparus au nom de la liberté du peuple consumait tout sur son passage. Le jour tarda à s’annoncer, et la nature conjuguait lourdement son évolution. Les aiguilles des montres tournaient d’une manière burlesque. Le souffle du vent se faisait difficilement entendre. C’était l’heure de la rage, de la révolte ! Des cris répétitifs, des tornades de kalachnikovs se faisaient entendre. Tous les camps militaires du pays étaient déjà encerclés, ainsi que le domicile du père de la nation, depuis plusieurs heures, sans que personne ne s’en rende compte. L’écho de la nouvelle fit rapidement le tour de chaque concession, et, de bouche à oreille, surtout grâce aux réseaux sociaux, tout le pays fut tiré du sommeil. Les uns cherchaient à savoir la véracité des informations, les autres, de la ville, se partageaient déjà des images de l’opération des assauts. Un coup d’État venait de semer une nouvelle vie pour tout le Nimbé, arrachant le pouvoir à Yinwè. Il fut réduit à néant. Et la République fut plongée dans le chaos. En conséquence, l’outrecuidance de ce redoutable Yinwè et de ses sbires s’estompa. On annonça aussi la fuite de ses ministres, craignant d’être à la merci des maltraitances que leur infligeraient les jeunes militaires, auteurs du coup d’État. La transition naquit très rapidement. Les jeunes militaires de la transition avaient très tôt compris qu’il fallait convoquer une assise nationale lorsque l’ancien Président Yinwè serait gardé à vue avant toute sentence. Au cours de cette assise nationale, les braves jeunes de la junte évoquèrent la possibilité de mettre en exercice le Colonel Assouka, qui conduirait la transition jusqu’à nouvel ordre, sans qu’il y eût de litige. Le gouvernement de Yinwè fut dissous, et la constitution suspendue. Ainsi, un régime militaire s’installa à Nimbé. Des semaines plus tard, le peuple applaudit la mise en œuvre de l’engagement du nouveau gouvernement, car, sur le terrain, le changement se fit rapidement constater. Le peuple ne fut ni écarté ni réduit au silence, et l’amélioration de la vie devint effective. Ainsi, tout le peuple comprit enfin qu’une République se construit collectivement, sans discrimination fondée sur la race, les origines ethniques ou sociales, le sexe, la religion ou les opinions. Le jour et la nuit sont UN, c’est pourquoi l’univers a du sens. Les séditieux pensaient conduire Nimbé vers le changement en installant au pouvoir une race d’hommes intègres. Ils étaient prêts à transformer le pays en un asile de paix et à amorcer son décollage vers le succès. C’est dans cette logique que les révoltants aspiraient à offrir à la population ce qu’elle avait tant désiré pour le rayonnement de leur nation, le Nimbé. », pp. 140-144.
Un pays qui ne lit pas avance à tâtons. Un gouvernement qui néglige les écrivains se prive d’un outil précieux. Pourquoi pas un espace de critique, un réservoir d’idées, un laboratoire d’imagination politique, et un sismographe social ? La littérature, à part divertir, elle avertit, elle éclaire, elle prévient. Elle dit la vérité avant que la réalité ne la confirme.
Les gouvernants doivent donc comprendre que valoriser les écrivains, c’est renforcer la stabilité nationale. Car un écrivain peut parfois prévenir une crise mieux que mille rapports administratifs.
Avec Ébullition, Florent Aïkpé démontre que la fiction peut devenir un miroir de l’avenir et que l’intuition littéraire peut toucher du doigt des réalités invisibles. Son roman, hier perçu comme une simple anticipation romanesque, est aujourd’hui comme un message qui dit qu’en Afrique, l’avenir s’écrit aussi dans les livres. Encore faut-il que ceux qui gouvernent prennent le temps de les lire.
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