Le texte de Mathe Mukosa Jean-Vianney, enseignant, journaliste, écrivain et poète qui écrit pour ne pas oublier l’Est de la RDC, frappe comme un pamphlet politique.
Il s’inscrit directement dans la lignée des « 7 Péchés Capitaux », mais en version gouvernance.
Il réfléchit en ces termes :
Il existe des crimes qu’aucun tribunal n’a le courage de juger, mais que la mémoire des peuples ne cesse de murmurer. Pourtant, dans notre siècle, les tenants du pouvoir ont découvert une arme plus puissante que les chars, plus silencieuse que les balles, plus durable que les frontières : l’oubli imposé.
Chaque époque a connu ses maîtres du dissimulé. À Rome, les empereurs frappaient les visages de leurs ennemis sur les statues pour ensuite les effacer, la damnatio memoriae.
Chez les Assyriens, on réécrivait les chroniques pour faire disparaître les règnes entiers des rois détestés.
Et plus près de nous, des nations entières ont enseigné l’histoire avec des pages blanches, comme si les ombres n’avaient jamais existé.
Notre siècle, lui, ne se contente plus de gommer les visages : il efface les cadavres, travestit les archives, maquille les génocides sous des communiqués administratifs, et transforme les martyrs en « fauteurs de troubles » pour légitimer leur propre lâcheté.
Car il faut le dire sans détour : l’amnésie est devenue une science politique, étudiée, organisée, institutionnalisée.
Les dirigeants d’aujourd’hui ne gouvernent plus par la vérité, ni même par le mensonge : ils gouvernent par l’effacement.
Un peuple sans mémoire est un peuple sans dents, sans armes et sans colonne vertébrale. C’est un troupeau que l’on déplace au gré des saisons politiques. On lui apprend à oublier les massacres, à relativiser l’inacceptable, à s’habituer aux cercueils comme on s’habitue à la poussière des routes.
Nietzsche l’avait prophétisé : « L’homme de l’oubli est un animal de présent, incapable d’avenir ». Mais il avait aussi averti que l’excès de mémoire pouvait étouffer un peuple — les tyrans ont perverti cette leçon, affirmant que l’oubli serait une cure, alors qu’ils en ont fait un poison. C’est ainsi que les gouvernants modernes réclament au peuple l’effacement de ses douleurs, mais exigent de lui qu’il se souvienne éternellement de leurs fausses promesses. Le citoyen est donc pris dans un paradoxe absurde : se souvenir de ce qui ne compte pas, oublier ce qui devrait l’éveiller.
Les généraux d’antan, Hannibal, Hamilcar, Hector de Troie, Scipion savaient que la mémoire est l’âme d’un peuple. Ils écrivaient leurs exploits non pour être glorifiés, mais pour rappeler à la nation ce qu’elle avait traversé afin de ne jamais retomber dans la faiblesse.
Mais nos généraux contemporains, eux, se complaisent dans le confort du silence. Ils ne veulent pas que l’on rappelle leurs trahisons, leurs détournements, leurs abandons de postes, leurs pactes nocturnes avec les ennemis de la nation. Ils préfèrent réviser l’histoire comme on falsifie une comptabilité : effacer des lignes, ajouter des colonnes, masquer des responsabilités. Car l’oubli protège les lâches. La mémoire, elle, protège les peuples.
À force de vouloir oublier, une nation finit par ne plus savoir qui elle est. Elle s’égare dans des querelles futiles, se laisse entraîner par les faux prophètes, et devient fertile en imposteurs. Elle se prive de ses héros, laisse mourir ses penseurs, ridiculise ses patriotes, et félicite ses bourreaux.
Il n’y a pas de culture plus dangereuse qu’une culture qui apprend à vivre sans mémoire. Car un peuple amnésique est un peuple immortellement manipulable.
La reconstruction de la nation commence par un geste simple mais radical : se souvenir. Noter, consigner, raconter, transmettre, refuser la réécriture, refuser les récits officiels, refuser les narrateurs payés pour blanchir les crimes. La mémoire est la première arme du peuple lorsqu’il veut renverser l’ordre corrompu. Car un pouvoir qui a bâti ses fondations sur l’oubli tremble lorsqu’un peuple se met soudain à se rappeler
De la voracité des élites et de la misère qu’elles enfantent
Il est un scandale si colossal qu’aucune plume ne parvient à en épuiser l’indécence : celui d’une aristocratie politique qui festoie pendant que la nation geint sous le poids de sa propre douleur.
À l’échelle des civilisations, ce phénomène n’est point nouveau, mais jamais il n’a atteint un tel paroxysme de sarcasme moral, un tel degré d’insulte lancée au visage de l’histoire.
Toute élite corrompue développe, tôt ou tard, sa propre philosophie implicite : celle qui considère que l’État est un coffre-fort privé, que la nation n’est qu’une échelle pour grimper vers le banquet, et que le peuple n’existe que comme décor utile pour les discours.
Une telle philosophie n’a rien à envier aux doctrines sophistes dénoncées par Platon : elle tord la vérité, justifie le vol, maquille le pillage sous l’apparence de la gestion, recouvre la prédation d’un vernis de patriotisme.
On vole avec élégance, on détourne avec méthode, on pille avec méthode, et surtout on exige du peuple qu’il applaudit.
Ce que F. Nietzsche nommait « la morale des troupeaux » prend ici un sens inversé : les bergers se sont transformés en loups, et les brebis, elles, se sont retrouvées contraintes de célébrer leurs propres dévorateurs, faute de pouvoir les juger.
Comment comprendre qu’un responsable public roule dans l’opulence, courtisé par des lumières artificielles, tandis que ses administrés meurent faute de morphine à l’hôpital ?
Comment accepter que des ministres s’empiffrent sous des tentes climatisées pendant que les provinces brûlent et que les enfants fouillent les poubelles pour survivre ?
Aristote parlait de la vertu comme du juste milieu : mais ce que nous observons n’est ni milieu, ni justice, c’est la démesure, l’hybris la plus pure, cette folie de grandeur qui a entraîné la chute de tant d’empires.
Ceux qui devraient gouverner sont devenus les bourreaux de leur propre peuple. Ils s’enorgueillissent de leurs villas, de leurs liquides importés, de leurs voyages payés par les larmes publiques ; ils se drapent de titres ronflants, mais leurs mains sentent la sueur des pauvres dont ils siphonnent l’avenir.
La philosophie nomme cela la perversion téléologique : le but de l’État n’est plus le bien commun, mais le confort individuel de ceux qui le dirigent.
Un pouvoir juste nourrit la société ; un pouvoir corrompu se nourrit de la société. Ces élites ne dirigent plus : elles consomment. Elles consomment les budgets, les projets, les ressources, les terres, les subventions, les dons internationaux, et même l’espérance . Elles consomment surtout l’âme du peuple. Car la pauvreté matérielle blesse le corps, mais la pauvreté imposée, volontairement entretenue par une poignée d’insatiables, blesse l’esprit, détruit la dignité, pousse les jeunes aux exils dangereux, aux milices, aux trafics.
La misère n’est pas un accident du système : elle en est le carburant. Sans pauvres, il n’y a pas de clientélisme. Sans désespoir, il n’y a pas de domination durable. Sans faim, il n’y a pas de foule malléable à acheter à vil prix lors des élections. Ainsi, le pouvoir cannibale produit la famine pour mieux régner.
Dans toute société, il existe un fil invisible nommé pudeur morale. Lorsque ce fil se rompt, le reste du tissu national se défait. Ces dirigeants ne connaissent plus la honte. Ils brandissent leur luxe comme trophée. Ils exhibent leur corruption comme réussite. Ils transforment l’injustice en norme sociale. Ils mentent sans rougir, volent sans trembler, paradent sans gêne. Ils vivent dans la surabondance, pendant que la nation survit dans la pénurie. Ils banquettent dans des palais, pendant que les veuves fouillent les morgues illimitées du siècle. Ils rient bruyamment, pendant que les provinces meurent en silence.
Kant enseignait que la justice doit être telle que, même si le monde devait périr, elle resterait droite.
Dans notre siècle pourtant, ce sont les justes qui périssent pour que l’injustice demeure debout. Le devoir philosophique devient alors de rétablir cette axiomatique :
— Que le bien commun recouvre ses droits.
— Que l’État cesse d’être un buffet libre pour prédateurs.
— Que le service public redevienne service.
— Que les festins s’arrêtent, car ils sont dressés sur des charniers invisibles.
— Que la honte revienne hanter ceux qui l’ont chassée.
Car une nation qui laisse ses élites la piller est une nation en coma éthique. Et une nation en coma éthique ne guérit qu’en retrouvant le courage de dire : « Nous n’oublierons plus. Nous ne pardonnerons plus le vol déguisé en gouvernance. »
Et pourtant, au milieu de ce siècle de débauche et de ruine, une lumière s’allume : celle de la jeunesse. Ces jeunes, fils et filles du pays martyrisé, ne se prosternent pas devant les autels de la haine, du tribalisme, du racisme, de la calomnie ni de la colonisation intériorisée. Ils voient clair dans le jeu des fadets politiques, dans le théâtre grotesque où les mêmes visages corrompus recyclent leurs ambitions, dans ce siècle bourré de rancune, de venin et de déshonneur. Ils comprennent que la passivité est complicité, que le silence est consentement, et que chaque jour perdu à suivre les chimères des politiques échoués est un jour volé à l’avenir du pays. Comme les jeunes Grecs qui défendaient leur cité contre l’ombre de tyrans impitoyables, comme les fils de Carthage qui se levaient contre l’arrogance des sénateurs corrompus, ils prennent conscience que la nation n’est pas un héritage à contempler, mais un combat à poursuivre, un flambeau à protéger.
Ils savent que le plus grand mal de ce siècle n’est pas seulement la guerre ou la misère, mais l’acceptation passive de l’injustice et la trahison systématique de l’histoire.
Alors, ils s’organisent, ils s’instruisent, ils dénoncent, ils résistent. Ils refusent de répéter les erreurs, ils refusent de céder au cynisme des anciens, ils refusent que le sang des innocents devienne la monnaie de leurs dirigeants.
Car la jeunesse est la mémoire vivante de demain, le bras armé de la conscience, et le marteau capable de briser les chaînes du scandale.
Que ceux qui ont trahi, pillé, calomnié et divisé se souviennent : la jeunesse veille, et son souffle est déjà tempête.
Ainsi s’achève ce chapitre : non sur l’impuissance, mais sur l’espérance active, sur l’appel vibrant à reprendre la nation et à écrire enfin un siècle digne de ses enfants.
Auteur Mathe Mukosa Jean-Vianney, BENI, NORD-KIVU
Fiston Axel ILUNGA Kabasele





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