Les Rencontres Théraplume (7e numéro) : Rodrigue Gounda présente À l’hôpital des racailles, une pièce de théâtre qui interpelle sur les réalités des hôpitaux publics 

Le septième café littéraire des Rencontres Théraplume, organisé le samedi 25 juillet 2026 à la librairie Théraplume de Godomey, a offert au public une plongée saisissante dans l’univers du dramaturge béninois Rodrigue Gounda. À l’occasion de la présentation de sa nouvelle pièce de théâtre, À l’hôpital des racailles, l’auteur a partagé les coulisses de son écriture, les événements qui ont inspiré son œuvre et le message qu’il souhaite adresser aux citoyens comme aux décideurs. Entre témoignages personnels, réflexion sociale et engagement littéraire, cette rencontre a révélé un texte qui interroge avec force les conditions de prise en charge dans certains hôpitaux publics, sans jamais perdre de vue l’humanité de celles et ceux qui y travaillent. 

Pendant près de deux heures d’échanges, Rodrigue Gounda a répondu aux nombreuses questions du public, revenant sur son parcours d’écrivain, son engagement en faveur d’une littérature ancrée dans les réalités sociales et les ambitions qu’il nourrit pour cette nouvelle publication. 

Une vocation littéraire nourrie par les lectures

L’auteur a confié que son parcours universitaire ne le prédestinait pas entièrement à la littérature. Destiné au départ à poursuivre des études scientifiques, il a finalement choisi une autre voie afin d’honorer sa tante. Comme beaucoup de lecteurs, il explique avoir beaucoup lu pour rattraper ce changement d’orientation. 

Parmi les écrivains qui ont profondément marqué son parcours figure le doyen des lettres béninoises, Olympe Bhêly-Quénum, dont le centenaire est célébré cette année, 2026. Rodrigue Gounda a salué la contribution exceptionnelle de l’auteur de Un piège sans fin à la littérature africaine, tout en exprimant un regret personnel : celui de n’avoir jamais eu l’occasion de rencontrer celui dont les œuvres ont pourtant accompagné toute une génération d’élèves béninois. 

Une troisième publication… mais une première pièce de théâtre 

Après Les rêves d’un lit malpropre et Le retour des abeilles, À l’hôpital des racailles constitue la troisième publication de Rodrigue Gounda, mais sa toute première pièce de théâtre. 

Pourquoi avoir choisi ce genre ?

Pour l’auteur, le théâtre est un moyen particulièrement efficace de transmettre un message. Vivant, accessible et facilement adaptable, il permet de mettre les situations en scène, de les faire vivre devant un public et même de les traduire dans les langues nationales afin d’en élargir l’impact. 

« Le théâtre permet de mieux exposer les faits afin qu’ils soient transmis », a-t-il expliqué.

Pourquoi « À l’hôpital des racailles » ?

L’une des questions les plus attendues concernait naturellement le titre de l’ouvrage. Rodrigue Gounda a tenu à lever toute ambiguïté : les « racailles » ne désignent pas les agents de santé. Selon lui, l’expression traduit plutôt le regard que certaines couches privilégiées de la société portent sur les hôpitaux publics fréquentés par les populations les plus modestes

En d’autres termes, si ces établissements connaissent parfois des conditions difficiles, c’est comme si certains considéraient que seules « les racailles » pouvaient y être soignées. Le titre devient ainsi une dénonciation du mépris social plutôt qu’une attaque contre le personnel médical. 

Des personnages inspirés de drames bien réels

L’auteur a révélé que plusieurs personnages de la pièce trouvent leur origine dans des événements vécus. Le personnage d’Irène, par exemple, est inspiré d’une ancienne camarade d’université décédée dans des circonstances troubles lors de son accouchement. Salamatou, autre personnage central, renvoie également à des situations similaires observées dans les hôpitaux publics. 

À travers ces destins tragiques, Rodrigue Gounda souhaite attirer l’attention sur les difficultés que rencontrent encore de nombreux patients : qualité de l’accueil, lenteur des prises en charge, manque de moyens ou encore souffrances psychologiques. 

L’« ordonnance de l’orage » et les « introuvablicines »

Parmi les expressions qui ont suscité la curiosité du public figure celle de « l’ordonnance de l’orage ». L’auteur explique qu’elle désigne ces prescriptions médicales parfois remises aux familles dans des situations où l’issue semble déjà compromise, les obligeant à rechercher en urgence des médicaments alors que le patient est parfois déjà décédé ou sur le point de l’être. 

Il précise que les médicaments cités dans la pièce ne sont pas fictifs : ils proviennent d’ordonnances qu’il a lui-même reçues au cours de certaines expériences personnelles. Autre expression marquante : les « introuvablicines », ces médicaments que les familles cherchent désespérément sans parvenir à les trouver. Là encore, Rodrigue Gounda s’appuie sur des situations réellement vécues. 

Un regard nuancé sur le personnel soignant

Si la pièce dénonce certains dysfonctionnements, l’auteur refuse toute généralisation. Il reconnaît que certains agents de santé accueillent les patients avec professionnalisme, empathie et dévouement. En revanche, il pointe le comportement de quelques personnels dont les paroles ou les attitudes peuvent profondément blesser les malades et leurs familles. 

Évoquant notamment les violences verbales parfois subies par les patientes, il estime que ces comportements doivent être dénoncés, tout en rappelant que « tout n’est pas à peindre en noir ». 

La foi face aux soins et une littérature profondément engagée

Autre sujet abordé au cours des échanges : la place des croyances religieuses dans les établissements hospitaliers. 

Rodrigue Gounda regrette que certains patients ne puissent pas toujours pratiquer librement leur foi pendant leur hospitalisation. Il évoque également la perception parfois négative des religions endogènes dans certains services de santé, une réalité qu’il choisit d’intégrer dans son œuvre afin d’alimenter le débat. 

Comme dans Le retour des abeilles, Rodrigue Gounda revendique une écriture engagée. Pour lui, un écrivain qui ne parle pas de sa société ne remplit pas pleinement sa mission. Son engagement passe d’abord par la littérature. Il affirme ne rechercher aucun engagement politique particulier, estimant que sa plume constitue déjà une forme d’action citoyenne. 

Quel message pour les lecteurs ?

À travers cette pièce, Rodrigue Gounda espère avant tout susciter une prise de conscience. Son souhait est que les autorités poursuivent les efforts déjà engagés pour améliorer les conditions d’accueil dans les hôpitaux publics, tout en reconnaissant les avancées déjà réalisées. 

Il invite également les citoyens à mieux comprendre les réalités du système hospitalier et à s’y préparer, tant psychologiquement que matériellement. Selon lui, son ouvrage ne cherche pas à condamner mais à ouvrir le dialogue afin que les problèmes évoqués puissent être entendus au plus haut niveau. 

Une stratégie de diffusion ambitieuse

L’auteur entend désormais donner une large visibilité à À l’hôpital des racailles. Plusieurs pistes sont envisagées : participation à des prix littéraires, traduction dans d’autres langues, adaptation en livre audio, mise en scène théâtrale et inscription éventuelle dans certains programmes scolaires.

Il souhaite surtout que l’ouvrage soit lu par le plus grand nombre afin que le débat dépasse le cercle littéraire. 

Beninlivres présente sa politique éditoriale

La rencontre a également permis à l’éditeur du livre Esckil Agbo, représentant de Beninlivres Éditions, de présenter la philosophie de la maison. Il a rappelé qu’elle développe plusieurs collections, notamment Tresseurs de vie, Mémoire et Histoire, Feuilles en fête, Vioutou (ouvrages scolaires et littérature jeunesse) ainsi que Osez la différence, consacrée aux essais et au développement personnel.

L’éditeur a également expliqué son processus éditorial, précisant qu’aucun manuscrit n’est rejeté d’emblée : les auteurs sont accompagnés dans l’amélioration de leurs textes lorsque cela s’avère nécessaire. Beninlivres compte aujourd’hui une soixantaine de titres à son catalogue, dont quarante-cinq publiés à compte d’éditeur

À travers À l’hôpital des racailles, Rodrigue Gounda livre une œuvre qui dépasse la fiction pour interroger la société béninoise sur ses responsabilités collectives face aux défis du système de santé. Une pièce qui rappelle, avec force, que la littérature peut être un miroir critique de son époque, tout en demeurant un outil de sensibilisation, de mémoire et d’espérance.

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