Sonko–Diomaye : quand les hommes passent, le peuple reste — une tribune de Frédéric Herman Tossoukpè 

La relation entre le président sénégalais Bassirou Diomaye Faye et son ancien allié politique Ousmane Sonko continue d’alimenter les débats bien au-delà des frontières du Sénégal. Pour beaucoup d’Africains, leur ascension commune incarnait l’espoir d’un renouveau politique porté par une génération décidée à rompre avec les pratiques du passé. Mais à mesure que des divergences apparaissent au sommet de l’État, une question essentielle se pose : que deviennent les aspirations d’un peuple lorsque ceux qui les portaient empruntent des chemins différents ? Dans cette tribune, l’écrivain et chroniqueur africain Frédéric Herman Tossoukpè invite à dépasser les rivalités de personnes pour réfléchir à un enjeu plus fondamental : la nécessité de construire des institutions solides, capables de préserver l’intérêt général au-delà des hommes et des circonstances politiques.

Tribune. LEÇON SÉNÉGALAISE : QUAND LES HOMMES PASSENT, LE PEUPLE RESTE  

Ils étaient le symbole. Le symbole d’une Afrique qui ose dire non. Le symbole d’une jeunesse qui refuse de mourir dans l’attente. Le symbole d’un peuple qui croyait encore que la politique pouvait servir autre chose que les intérêts personnels. Pendant des années, les noms de Sonko et Diomaye ont été prononcés dans le même souffle. Ils représentaient une promesse. Une vision. Un rêve collectif.

Aujourd’hui, cette alliance historique se fissure sous les yeux du continent. Et pourtant, la véritable question n’est pas de savoir qui a raison ou qui a tort. La véritable question est ailleurs. Que devient un peuple lorsque ceux en qui il avait placé ses espoirs commencent à se combattre ?

L’Afrique souffre depuis trop longtemps d’une maladie politique silencieuse : la personnalisation excessive du pouvoir. Nous construisons des nations autour des hommes au lieu de construire des institutions plus fortes que les hommes. Nous applaudissons les leaders comme des sauveurs. Puis nous découvrons qu’ils restent des êtres humains. Avec leurs ambitions. Leurs divergences. Leurs égos. Leurs limites.

Le Sénégal nous rappelle aujourd’hui une vérité fondamentale : aucune nation ne peut dépendre éternellement de l’entente entre deux individus. Même les plus grands alliés peuvent se séparer. Même les plus solides compagnonnages politiques peuvent éclater. Même les révolutions les plus populaires peuvent être confrontées à leurs contradictions. La maturité démocratique ne consiste pas à éviter les conflits.

Elle consiste à empêcher que les conflits entre dirigeants deviennent les conflits du peuple. Ce qui importe désormais n’est pas de savoir qui remportera cette bataille politique. Ce qui importe est de savoir si les Sénégalais conserveront les acquis de leur démocratie. Si les institutions résisteront aux tensions. Si l’intérêt national restera au-dessus des intérêts individuels.

L’histoire africaine est remplie de héros devenus adversaires. Mais elle est aussi remplie de peuples qui ont payé le prix de leurs querelles. Que le Sénégal ne rejoigne pas cette liste. Que cette crise devienne une leçon. Une leçon pour Dakar. Une leçon pour Lomé. Une leçon pour Cotonou. Une leçon pour Abuja.

Une leçon pour toute l’Afrique. Car au bout du compte, les présidents passent. Les premiers ministres passent. Les partis politiques passent. Mais le peuple reste. Et c’est toujours lui qui paie la facture des divisions de ceux qu’il a portés au sommet. L’Afrique n’a plus besoin d’hommes providentiels. Elle a besoin d’institutions providentielles.

Elle n’a plus besoin de messies politiques. Elle a besoin de dirigeants capables de placer la nation au-dessus d’eux-mêmes. Parce qu’un peuple ne mange pas les rivalités politiques. Un peuple mange la stabilité, la justice, le travail et l’espoir. Et c’est précisément ce que les Africains attendent encore de leurs dirigeants.  

Tossoukpe Frédéric Herman

Écrivain et chroniqueur africain.

Découvrez tous les ouvrages de l’écrivain ici :  

https://selar.com/m/frederic-herman-tossoukpe1

Articles Similaires
Sans anesthésie (7) : Pourquoi certaines femmes restent même quand elles savent — la chronique de Johane Joseph 

Elles voient les signes. Elles reconnaissent les blessures, les promesses non tenues et les fissures qui se multiplient dans leur Lire plus

Sans anesthésie (6) : La reconnaissance — cette chaîne qui peut peser plus qu’on ne le pense — la chronique de Johane Joseph 

Dire merci est un acte de cœur. Reconnaître la main qui nous a aidés à un moment difficile est une Lire plus

Sans anesthésie (5) : Dire oui, dire non — la chronique de Johane Joseph 

Un mot suffit parfois à faire basculer une existence. Un « oui » prononcé pour être aimé, pour éviter un Lire plus

Nationalité béninoise des Afro-descendants : dans une tribune, Tossoukpe Frédéric Herman appelle à la transparence et au débat 

La suppression de l’exigence du test ADN pour les Afro-descendants souhaitant obtenir la nationalité béninoise relance les discussions sur les Lire plus

La littérature béninoise : entre héritage, engagement et renouveau 

La littérature béninoise s’impose aujourd’hui comme l’une des plus dynamiques d’Afrique francophone. Héritière d’une tradition orale pluriséculaire et portée par Lire plus

Sans anesthésie (04) : Ce que j’aurais aimé — Chronique de Johane Joseph (JJ Gaïana) 

Certaines blessures auraient peut-être été moins profondes si quelqu’un avait simplement parlé. Une parole sincère, une mise en garde bienveillante, Lire plus

« L’erreur fatale qui pourrait précipiter la chute de l’AES » : la tribune de Tossoukpe Frédéric Herman sur l’hypothèse d’une adhésion du Togo 

Alors que les tensions entre le Togo et la CEDEAO alimentent les spéculations sur un possible rapprochement avec l’Alliance des Lire plus

Sans anesthésie (03) : Quand les mots ne peuvent guérir — Chronique de Johane Joseph (JJ Gaïana) 

Les blessures les plus profondes ne sont pas toujours celles que l’on voit. Certaines naissent d’une phrase répétée, d’une remarque Lire plus

« Aimer son président : le piège politique qui détruit l’Afrique » : une chronique de Tossoukpè Frédéric Herman pour mettre en garde contre le culte du pouvoir en Afrique 

Écrivain, intellectuel panafricaniste et auteur de plusieurs ouvrages consacrés à la gouvernance, aux défis du continent africain et aux grandes Lire plus

Sans anesthésie (02) : Payer pour posséder — Chronique de Johane Joseph (JJ Gaïana)

L’amour et l’argent entretiennent souvent des rapports complexes. Lorsqu’ils se rencontrent dans la sphère intime, ils peuvent être source de Lire plus

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Share via
Copy link