Dans Les Contes de Madrenvidé, Destin Mahulolo Akpo ne se contente pas d’expliquer l’origine imaginaire de certains animaux. À travers chacun de ses récits, il interroge les comportements humains et rappelle les valeurs qui fondent la vie en société. Le dixième conte, « Pourquoi la musaraigne a un museau pointu et sent mauvais ou Les conséquences de l’indifférence », est sans doute l’un des plus touchants du recueil tant il met en lumière les liens qui unissent les individus au sein d’une communauté.
À Madrenvidé, la solidarité n’est pas une option : elle constitue un véritable mode de vie. Les habitants partagent les joies comme les peines, célèbrent ensemble les heureux événements et accompagnent les familles dans les moments les plus douloureux. L’entraide fait partie des traditions les plus sacrées du village.
Pourtant, au milieu de cette société profondément communautaire, vit un personnage qui préfère la solitude aux obligations collectives. Laborieuse, discrète et peu bavarde, la musaraigne ne participe guère aux activités du village. Elle consacre tout son temps à son travail et à son vieux père, sans réellement s’intéresser à la vie des autres.
Cette manière de vivre pourrait sembler respectable. Après tout, chacun est libre de choisir son existence. Mais l’auteur invite rapidement le lecteur à s’interroger : peut-on réellement vivre en marge de sa communauté sans que cela n’ait un jour des conséquences ?
Le récit prend un tournant décisif lorsqu’un événement bouleverse brutalement la vie de la musaraigne. Ce qui n’était jusque-là qu’une manière d’être devient soudain un lourd handicap. Elle découvre alors que les liens qu’elle n’a jamais pris le temps de construire lui font désormais cruellement défaut.
Destin Mahulolo Akpo évite ici toute morale simpliste. Son personnage n’est ni mauvais ni malveillant. La musaraigne n’a jamais cherché à nuire aux autres. Son erreur réside davantage dans son indifférence, dans cette conviction que l’on peut toujours se suffire à soi-même.
Le conte rappelle avec finesse qu’une communauté fonctionne comme un équilibre fragile où chacun donne autant qu’il reçoit. Celui qui refuse constamment de participer aux efforts collectifs ne peut raisonnablement espérer bénéficier spontanément de la solidarité lorsque les difficultés surviennent.
L’auteur introduit ensuite un personnage inattendu dont l’intervention donnera au récit une dimension profondément symbolique. À travers cette rencontre, il montre que la compassion existe encore, même lorsque tout semble perdu. Mais cette aide aura un prix, laissant une marque visible qui expliquera, selon la tradition orale, l’apparence actuelle de la musaraigne.
Comme souvent dans le recueil, le merveilleux vient donner une explication poétique à un trait de la nature. Le long museau de la musaraigne et son odeur si particulière deviennent ainsi les témoins permanents d’une histoire ancienne dont les hommes doivent retenir la leçon.
Au-delà de l’anecdote, ce conte résonne fortement avec notre époque. Dans des sociétés où l’individualisme gagne du terrain, Destin Mahulolo Akpo rappelle l’importance des réseaux de solidarité, de la participation citoyenne et de l’attention portée aux autres. Il souligne que nul ne peut traverser seul toutes les épreuves de la vie.
Le récit invite également à réfléchir sur la réciprocité des relations humaines. On ne construit pas une communauté uniquement lorsque l’on a besoin d’elle ; elle se construit chaque jour, par de petits gestes, une présence, une participation ou un simple soutien apporté aux autres.
Mais lorsque la musaraigne sera confrontée à l’épreuve la plus douloureuse de son existence, trouvera-t-elle autour d’elle les mains secourables qu’elle n’a jamais vraiment tendues aux autres ? Et comment cette tragédie donnera-t-elle naissance aux caractéristiques qui distinguent aujourd’hui encore cet animal ?
Pour le découvrir, il faudra lire ce dixième conte de Les Contes de Madrenvidé, où Destin Mahulolo Akpo rappelle, avec la simplicité et la profondeur propres aux grands conteurs africains, que « la vie communautaire est sacrée et vivre solitaire n’est pas toujours la solution. »





Laisser un commentaire