Alors que les tensions entre le Togo et la CEDEAO alimentent les spéculations sur un possible rapprochement avec l’Alliance des États du Sahel (AES), cette hypothèse soulève de nombreuses interrogations. Dans cette tribune, l’écrivain et essayiste béninois Tossoukpe Frédéric Herman analyse les risques politiques et symboliques qu’une telle adhésion pourrait représenter pour l’AES, notamment en matière de crédibilité, de gouvernance et de fidélité aux principes de souveraineté et de justice qu’elle revendique.
L’AES face au défi de la cohérence : pourquoi une adhésion du Togo pourrait fragiliser son projet politique
Tribune de Tossoukpe Frédéric Herman
Je m’explique.
Depuis plusieurs mois, les relations entre le Togo et la CEDEAO connaissent des tensions croissantes. Les divergences diplomatiques et les critiques mutuelles alimentent de nombreuses spéculations. Parmi elles, une hypothèse revient avec insistance : celle d’un éventuel rapprochement, voire d’une adhésion officielle du Togo à l’Alliance des États du Sahel (AES).
Si ce scénario venait à se réaliser, je considère qu’il constituerait l’une des plus grandes erreurs stratégiques que pourrait commettre l’AES.
Pourquoi ?
Parce que l’AES s’est construite, aux yeux d’une partie de l’opinion publique africaine, sur un discours de rupture. Une rupture avec les anciennes pratiques politiques, avec certaines formes de dépendance extérieure et avec des systèmes de gouvernance jugés inefficaces. Elle affirme vouloir défendre la souveraineté, la dignité des peuples et la justice.
Mais une alliance ne se juge pas seulement par ses discours. Elle se juge par les choix qu’elle fait et par les régimes qu’elle accepte en son sein.
L’histoire nous enseigne une chose simple : lorsqu’une organisation commence à sacrifier ses principes pour des calculs politiques, elle entame souvent son propre déclin.
Le Togo traverse depuis longtemps une crise de confiance entre une partie de la population et les institutions. Les débats autour de la gouvernance, de l’alternance politique, des libertés publiques et des perspectives offertes à la jeunesse reviennent régulièrement dans le débat national et international.
Depuis des décennies, de nombreux Togolais expriment leur frustration. Ils dénoncent un système qui, selon eux, laisse peu de place au renouvellement politique et à une véritable compétition démocratique. Beaucoup estiment que la peur, la résignation ou le manque de perspectives ont progressivement remplacé l’espoir.
Pendant ce temps, le pays reste confronté à des défis importants : chômage, coût de la vie, difficultés d’accès à certains services publics, disparités régionales et attentes fortes en matière de développement.
La jeunesse est la première victime de cette situation.
Des milliers de jeunes diplômés peinent à trouver un emploi correspondant à leurs compétences. D’autres quittent le pays, convaincus que leur avenir se construira ailleurs. Beaucoup survivent grâce au secteur informel, dans des conditions précaires.
Lorsqu’une jeunesse perd confiance en son avenir, c’est toute une nation qui risque de perdre son élan.
Dans les quartiers populaires, nombreux sont ceux qui parlent d’un sentiment d’abandon. Des familles entières vivent avec des revenus insuffisants pour couvrir leurs besoins essentiels. Certaines jeunes femmes, confrontées à une grande précarité économique, se retrouvent dans des situations de vulnérabilité qu’elles n’auraient jamais choisies si d’autres opportunités existaient.
Ce constat ne doit pas servir à stigmatiser un peuple. Il doit au contraire interpeller ceux qui gouvernent.
Car un État ne se mesure pas seulement à ses discours ou à ses infrastructures visibles. Il se mesure aussi à la capacité de ses citoyens à vivre dignement, à exprimer librement leurs opinions et à croire que leurs efforts peuvent être récompensés.
Si l’AES décidait d’accueillir le Togo sans que ces questions fondamentales ne soient prises en compte, elle enverrait un message troublant.
Elle donnerait l’impression que les principes affichés peuvent être relégués au second plan lorsque des intérêts géopolitiques sont en jeu.
Ce serait un signal dangereux.
Les peuples africains observent.
Ils ne veulent plus seulement entendre de grands discours sur la souveraineté. Ils veulent voir des actes cohérents.
Ils veulent des dirigeants qui protègent leurs citoyens avant de protéger leur pouvoir.
Ils veulent des institutions qui rendent des comptes.
Ils veulent des États où la justice n’est pas réservée aux puissants.
Ils veulent des économies qui créent des opportunités plutôt que des frustrations.
Ils veulent des gouvernements qui considèrent leur jeunesse comme une richesse et non comme une menace.
L’AES est aujourd’hui observée par tout le continent.
Elle peut devenir un modèle africain de coopération, de souveraineté et de développement.
Mais elle peut aussi perdre sa crédibilité si elle donne le sentiment que ses choix sont dictés uniquement par des considérations politiques.
Les peuples africains ne sont plus naïfs.
Ils analysent.
Ils comparent.
Ils jugent.
Ils savent distinguer les promesses des résultats.
Ils savent reconnaître les contradictions lorsqu’elles apparaissent.
L’avenir de l’Afrique ne se construira pas simplement contre des influences extérieures. Il se construira d’abord par une gouvernance responsable, des institutions fortes, le respect des libertés fondamentales et une réelle volonté de servir les populations.
À la jeunesse togolaise, je veux adresser un message.
Ne laissez personne voler votre espérance.
Continuez à croire en votre intelligence, en votre courage et en votre capacité à bâtir un pays meilleur.
Les périodes les plus sombres de l’histoire ont toujours fini par laisser place à des jours meilleurs.
Le changement peut être lent. Il peut sembler impossible. Mais il commence toujours par des citoyens qui refusent de renoncer à leurs convictions.
Aucune nuit n’est éternelle.
Aussi longue soit-elle, elle finit toujours par céder la place au lever du soleil.
Tossoukpe Frédéric Herman
Tribune d’opinion
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