Un manuscrit religieux éthiopien du XVIIIe siècle, ayant appartenu à l’empereur Tewodros II, est présenté cette semaine au Salon international du livre d’Abou Dhabi par le libraire autrichien Inlibris. Proposé à un prix indicatif de 250 000 euros, le document possède une provenance qui renvoie directement à l’expédition britannique de 1868 et au pillage de Maqdala. Sa réapparition sur le marché international ravive les débats autour de la restitution du patrimoine culturel africain.
Parmi les milliers de livres exposés à Abou Dhabi du 13 au 18 septembre, l’évangéliaire présenté par Inlibris attire une attention particulière. Daté des années 1730-1740, le manuscrit est rédigé en guèze sur vélin. Il compte 218 feuillets et 235 peintures. Sa reliure en cuir rouge ajouré dévoile des feuilles d’or et du velours, témoignant du raffinement de l’enluminure éthiopienne de la seconde période gondarienne.
Le document est associé à la bibliothèque impériale de Tewodros II, souverain éthiopien dont le règne s’acheva brutalement lors de l’expédition britannique contre Maqdala, en 1868. Son parcours soulève une question centrale : la valeur artistique et historique d’un objet peut-elle être dissociée des conditions dans lesquelles il a quitté son pays d’origine ?
Un évangéliaire, et non une Bible complète
Le manuscrit a parfois été présenté comme la « Bible de l’empereur Tewodros II ». Cette appellation, reprise notamment par la plateforme spécialisée Restitution Matters, mérite toutefois une précision. Inlibris indique qu’il ne s’agit pas d’une Bible complète, mais d’un évangéliaire contenant les textes des Évangiles de Luc et de Jean.
Le libraire précise également qu’aucune vente aux enchères n’est prévue à Abou Dhabi. Le document est exposé dans le cadre d’une vente de gré à gré, au prix affiché. Cette distinction ne modifie cependant pas la portée du débat : l’objet demeure disponible sur le marché de l’art et du livre ancien, alors que son histoire est liée à une opération militaire controversée.
Une provenance qui passe par Lord Napier
Selon les informations communiquées par Inlibris, l’évangéliaire aurait été commandé à la cour royale de Gondar pour un donateur nommé Jonas. Il aurait ensuite été acquis par Tewodros II auprès d’une église de Gondar, avec un second volume consacré aux Évangiles de Matthieu et de Marc. Ce dernier est aujourd’hui conservé à la Bibliothèque d’État de Bavière, à Munich.
La trajectoire du manuscrit devient plus sensible à partir de 1868. Retiré d’Éthiopie après la prise de Maqdala, il serait passé entre les mains de Robert Cornelis Napier, futur Lord Napier of Magdala, commandant de l’armée britannique engagée contre Tewodros II. Le document a ensuite circulé chez le libraire londonien Bernard Quaritch, au Pitt-Rivers Museum, dans la collection du bibliophile norvégien Martin Schøyen, chez l’homme d’affaires britannique Paul Ruddock, puis chez le marchand Sam Fogg.
Inlibris affirme que cette provenance n’a jamais été dissimulée et que le manuscrit a circulé ouvertement sur le marché international pendant plusieurs générations. Cette transparence documentaire constitue toutefois une question différente de celle de la légitimité morale ou historique de sa possession.
Le butin de Maqdala au cœur du débat
Les événements de 1868 sont largement documentés. Après l’assaut britannique du 13 avril, Tewodros II se donna la mort. Les troupes britanniques et indiennes pillèrent alors le trésor impérial, l’église et les bâtiments royaux de Maqdala, avant de détruire la forteresse.
Les objets furent regroupés par un comité militaire, puis vendus lors d’une vente du butin organisée les 20 et 21 avril sur la plaine voisine de Delanta. Le British Museum reconnaît que son représentant Richard Holmes acheta environ 350 manuscrits durant cette opération.
Une nuance historique subsiste : Tewodros II avait lui-même rassemblé à Maqdala des livres et des reliques provenant de plusieurs églises éthiopiennes, parfois au cours de ses propres campagnes militaires. Cette réalité ne règle cependant pas le cas de l’évangéliaire proposé par Inlibris, dont les circonstances précises de sortie d’Éthiopie après l’expédition britannique restent partiellement documentées.
Une revendication ancienne, une question toujours actuelle
L’Éthiopie réclame les objets de Maqdala depuis plus de 150 ans. Dès 1872, l’empereur Yohannes IV demanda à la reine Victoria le retour d’un exemplaire du Kebra Nagast, la « Gloire des Rois », emporté lors de l’expédition. Le British Museum restitua l’un des deux exemplaires qu’il détenait la même année.
Plus récemment, plusieurs objets liés à Maqdala ont été retirés du marché après des interventions éthiopiennes. En 2021, une Bible copte et des gobelets en corne ont été retirés d’une vente britannique avant leur restitution. En 2024, un bouclier portant l’inscription « Magdala 13th April 1868 » a également été retiré d’une vente à Newcastle. Il a finalement rejoint les collections du Musée national d’Éthiopie, à Addis-Abeba.
Entre légalité et responsabilité morale
La Convention de l’UNESCO de 1970 sur le trafic illicite des biens culturels ne s’applique pas rétroactivement aux objets sortis de leur pays d’origine avant son entrée en vigueur. Cette limite juridique ne signifie toutefois pas que les transactions anciennes sont automatiquement légitimes ou que toute revendication de restitution est exclue.
Inlibris affirme n’avoir identifié aucune base légale rendant la vente interdite ou imposant une restitution. Le libraire se dit conscient des circonstances historiques entourant le transfert du manuscrit et estime disposer d’un titre de propriété valable.
Il a néanmoins proposé de céder l’évangéliaire à l’Ethiopian Heritage Authority ou au Musée national d’Éthiopie à un prix préférentiel, présenté comme un geste de bonne volonté. Une telle transaction serait, selon lui, un achat commercial et non la reconnaissance d’une obligation de restitution.
La présence de ce manuscrit à Abou Dhabi rappelle ainsi que le patrimoine culturel africain ne constitue pas seulement une question de conservation ou de valeur marchande. Derrière chaque objet se trouvent parfois une mémoire impériale, une violence historique et une revendication nationale. Près de 160 ans après Maqdala, le débat reste ouvert : la traçabilité d’un bien suffit-elle à légitimer sa vente, lorsque son histoire demeure inséparable d’un butin de guerre ?





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