Lorsqu’on parle de l’impact environnemental du livre, on pense généralement au papier, aux arbres, à l’eau, aux encres, à l’énergie nécessaire à l’impression ou encore au transport. Toutes ces questions sont essentielles. Mais une question reste souvent dans l’ombre : combien de personnes vont réellement lire le livre une fois qu’il est fabriqué ? Car fabriquer un livre pour un seul lecteur et fabriquer un livre qui sera lu par cent, cinq cents ou mille personnes ne produit pas la même valeur environnementale. Un même exemplaire peut être acheté, lu une fois puis rester pendant des années sur une étagère. Il peut aussi passer de main en main, être emprunté dans une bibliothèque, acheté d’occasion, donné à une école puis transmis à une nouvelle génération.
Dans le premier cas, les ressources mobilisées pour fabriquer le livre ne bénéficient qu’à une seule expérience de lecture. Dans le second, elles sont valorisées à travers une multitude de lecteurs. C’est à partir de cette observation que L’ivre Du Livre propose une notion pour penser autrement la lecture durable : la rentabilité écologique du livre.
La vie d’un livre ne s’arrête pas à sa fabrication
Un livre possède une empreinte environnementale dès sa fabrication. Son papier, son impression, sa couverture, sa reliure, ses emballages et son transport mobilisent des ressources. Mais cette empreinte est engagée une fois pour produire un exemplaire. Elle ne recommence pas à chaque fois qu’une nouvelle personne ouvre ce même livre.
C’est précisément ce qui rend le partage, le prêt, le don et le réemploi particulièrement intéressants du point de vue environnemental. Un livre qui circule entre plusieurs lecteurs permet de répartir son impact initial sur un plus grand nombre d’usages. La question n’est donc plus seulement : « Comment fabriquer un livre avec moins d’impact ? »
Elle devient aussi :
« Comment faire en sorte que chaque livre fabriqué soit utilisé par le plus grand nombre de lecteurs possible ? »
Qu’est-ce que la rentabilité écologique du livre ?
La rentabilité écologique n’est pas, à ce jour, un indicateur environnemental officiellement normalisé pour mesurer les livres. Il s’agit ici d’une proposition de réflexion : considérer le nombre de lectures et la durée de circulation d’un ouvrage comme des éléments importants de son efficacité environnementale. Il peut être résumé simplement : plus un même exemplaire est lu et partagé, plus les ressources mobilisées pour sa fabrication sont valorisées.
L’idée peut être rapprochée d’un raisonnement très simple : Impact environnemental par lecture = impact environnemental de l’exemplaire ÷ nombre de lectures. Cette formule est volontairement pédagogique. Elle ne remplace pas une analyse de cycle de vie, car l’empreinte réelle d’un livre dépend de nombreux paramètres : type de papier, poids, format, tirage, lieu d’impression, transport, durée de vie, etc.
Mais elle permet de rendre visible quelque chose d’essentiel : la multiplication des lecteurs change considérablement le rapport entre les ressources consommées et le service culturel rendu.
Prenons un exemple
Imaginons, uniquement pour comprendre le principe, qu’un livre représente 100 unités d’impact environnemental au moment de sa fabrication. S’il est lu une seule fois, les 100 unités correspondent à cette unique lecture. S’il est lu par 10 personnes, elles sont réparties entre 10 expériences de lecture. Avec 100 lecteurs, elles sont réparties entre 100 lectures.
Avec 1 000 lecteurs, elles sont réparties entre 1 000 lectures.
| Nombre de lectures | Impact théorique par lecture |
| 1 | 100 unités |
| 10 | 10 unités |
| 100 | 1 unités |
| 500 | 0,2 unité |
| 1 000 | 0,1 unité |
Ces chiffres sont fictifs et ne constituent pas un bilan carbone réel. Ils servent uniquement à illustrer le mécanisme. La démonstration est cependant importante : plus un livre est partagé, plus son impact initial est amorti par l’usage.
La bibliothèque : quand un livre devient un bien collectif
C’est ici que le rôle des bibliothèques prend une dimension environnementale particulièrement intéressante. Lorsqu’une bibliothèque achète un livre, celui-ci n’est pas destiné à un seul lecteur. Il peut être emprunté successivement par des dizaines, voire des centaines de personnes. Le même exemplaire peut ainsi connaître plusieurs vies sans qu’il soit nécessaire de fabriquer un nouvel exemplaire pour chaque lecteur.
La bibliothèque transforme donc en quelque sorte un objet individuel en ressource collective. C’est une caractéristique fondamentale du modèle du prêt : la valeur culturelle du livre augmente avec sa circulation, tandis que la quantité de matière nécessaire reste la même. La bibliothèque n’est donc pas seulement un lieu où l’on conserve des livres. Elle est aussi un dispositif de mutualisation des ressources culturelles.
Et si un livre était lu 100 fois ?
Prenons un autre exemple. Un ouvrage acheté par un lecteur, lu une fois puis conservé pendant vingt ans a rendu un service culturel réel, mais limité à cette personne. Le même ouvrage emprunté successivement par 100 personnes aura permis 100 expériences de lecture avec un seul exemplaire.
Cela ne signifie évidemment pas qu’il faut absolument faire lire chaque livre 100 fois. Certains ouvrages sont spécialisés, certains répondent à des besoins très particuliers et certains seront naturellement lus par un nombre limité de personnes. L’intérêt de cette comparaison est ailleurs : elle montre que la durée de vie et la circulation d’un ouvrage sont des variables environnementales importantes.
Le livre d’occasion : prolonger l’usage avant de produire à nouveau
Le marché de l’occasion repose sur le même principe. Lorsqu’un lecteur revend, achète ou donne un livre déjà publié, il permet à cet exemplaire de continuer à être utilisé. La fabrication d’un nouveau livre n’est pas nécessaire pour satisfaire cette nouvelle lecture.
L’occasion ne supprime donc pas l’empreinte initiale du livre. Elle permet surtout de mieux valoriser les ressources déjà consommées. C’est pourquoi le réemploi constitue un élément important de l’économie circulaire du livre.
Le don : transformer une bibliothèque personnelle en ressource collective
Le même raisonnement vaut pour le don. Un livre qui ne sera probablement plus ouvert dans une bibliothèque personnelle peut encore avoir une utilité considérable ailleurs. Donné à une école, une bibliothèque, une association, un centre de lecture ou simplement à un autre lecteur, il retrouve une fonction. Le geste paraît banal. Pourtant, écologiquement, il revient à dire :
« Puisque les ressources nécessaires à la fabrication de ce livre ont déjà été consommées, faisons en sorte qu’elles servent encore. »
La durée de vie compte autant que le nombre de lecteurs
La rentabilité écologique ne dépend pas uniquement du nombre de personnes qui lisent un ouvrage. La durée pendant laquelle le livre reste utilisable est également déterminante. Un livre bien conservé peut rester en circulation pendant plusieurs décennies. À l’inverse, un ouvrage rapidement détruit, perdu ou rendu inutilisable aura une durée de vie beaucoup plus courte.
Prendre soin de ses livres, les conserver correctement, les réparer lorsqu’ils sont abîmés et les transmettre lorsqu’on n’en a plus besoin participent donc également à cette logique.
Vers un nouvel indicateur de la lecture durable ?
Cette réflexion ouvre une question plus large pour l’ensemble de la filière. Aujourd’hui, on mesure facilement :
- le nombre de livres imprimés ;
- le nombre d’exemplaires vendus ;
- le chiffre d’affaires ;
- le nombre d’emprunts ;
- le nombre de livres présents dans une collection.
Mais est-il aussi possible de mesurer le nombre de lectures générées par un même exemplaire ? Il faudrait imaginer, à terme, un indicateur combinant plusieurs données :
nombre de lecteurs + durée de circulation + nombre d’emprunts + réemploi.
Un tel indicateur permettrait de distinguer deux situations qui semblent identiques lorsqu’on ne regarde que les ventes : un livre vendu et rapidement abandonné, et un livre vendu puis lu par de nombreuses personnes pendant plusieurs années. Leur valeur culturelle peut être différente. Leur performance environnementale également.
Attention : plus de lectures ne signifie pas automatiquement « livre écologique »
Cette notion doit toutefois être utilisée avec prudence. Un livre très lourd, imprimé avec des matériaux fortement impactants et transporté sur de très longues distances ne devient pas automatiquement écologique parce qu’il est beaucoup lu. De même, deux livres lus chacun 100 fois peuvent avoir des empreintes initiales très différentes.
La rentabilité écologique doit donc être considérée en complément, et non à la place, des autres indicateurs environnementaux. L’objectif n’est pas de dire : « Un livre beaucoup lu est écologique. » Mais plutôt : « Lorsqu’un livre doit être fabriqué, multiplier son usage permet de mieux valoriser les ressources déjà mobilisées. » Cette nuance est essentielle.
Et si l’on changeait notre manière de mesurer la réussite d’un livre ?
Cette réflexion pourrait également intéresser les éditeurs, les libraires, les bibliothèques et les pouvoirs publics. Le succès d’un livre est généralement associé à son nombre d’exemplaires vendus. Mais un ouvrage peut avoir une influence considérable sans être un best-seller.
Un livre acheté une fois par une bibliothèque et emprunté pendant quinze ans peut toucher davantage de lecteurs qu’un ouvrage vendu à plusieurs dizaines d’exemplaires à des particuliers qui ne seront lus qu’une seule fois. Cela invite à regarder autrement la performance culturelle. Combien d’exemplaires avons-nous vendus ? Mais aussi : Combien de lectures avons-nous générées ?
La lecture durable : produire moins, faire circuler davantage ?
La transition écologique du livre ne consistera probablement pas uniquement à trouver le papier parfait ou l’encre la moins polluante. Elle pourrait aussi passer par une meilleure utilisation des livres déjà produits.
Imprimer lorsque cela est nécessaire, éviter les surproductions, améliorer les pratiques de fabrication, favoriser le partage, développer les bibliothèques, soutenir le marché de l’occasion, donner les ouvrages dont on n’a plus l’usage et prolonger leur durée de vie sont autant de moyens d’aller dans cette direction.
Il ne s’agit donc pas de lire moins. Il s’agit de faire en sorte que les livres que nous produisons soient lus davantage.
Conclusion : le meilleur livre est peut-être celui qui circule
Un livre commence son existence avec une empreinte environnementale. Mais son histoire ne s’arrête pas à l’imprimerie. Il peut ensuite être vendu, lu, prêté, emprunté, donné, revendu, transmis et relu. Chaque nouvelle lecture prolonge son utilité sans nécessiter, à elle seule, la fabrication d’un nouvel exemplaire.
C’est là toute la force de la notion de rentabilité écologique du livre : elle nous oblige à ne plus regarder uniquement ce que coûte un livre à produire, mais aussi tout ce qu’il permet de produire culturellement pendant sa durée de vie.
À L’ivre Du Livre, nous pensons qu’une réflexion sur la lecture durable doit donc poser une question simple : Combien de lectures pouvons-nous obtenir à partir d’un même livre ? Car si la fabrication responsable est indispensable, la meilleure façon de rentabiliser écologiquement un livre reste peut-être de lui offrir le plus grand nombre de lecteurs possible.





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