Sans anesthésie (1) : Ce qu’on confond avec l’amour — la chronique de Johane Joseph

Avec Sans anesthésie, l’infirmière, auteure et éditrice haïtienne Johane Joseph inaugure une chronique hebdomadaire qui explore, sans détour ni complaisance, les réalités humaines que nous préférons souvent contourner. Fondatrice des Éditions Cérébrale, elle pose sur les émotions, les relations et les fragilités du quotidien un regard lucide, sensible et profondément introspectif.

Pour cette première chronique, intitulée Ce qu’on confond avec l’amour, elle interroge l’une des confusions les plus répandues dans les relations humaines : celle qui consiste à prendre l’habitude, l’attachement ou la peur de la solitude pour de l’amour véritable. Un texte percutant qui invite chacun à examiner ses propres liens, ses renoncements et les compromis qu’il accepte parfois au nom des sentiments. 

Quand l’habitude se déguise en amour 

On croit souvent qu’on aime. Parfois, on subit juste l’habitude. Cette semaine, Sans anesthésie dépose un premier diagnostic : ce n’est pas parce que ça dure que c’est vivant. 

On ne tombe pas toujours amoureux.

Parfois, on s’habitue.

On s’habitue aux messages irréguliers

Et on appelle ça de la patience.

On s’habitue aux absences

Et on appelle ça de la compréhension.

On s’habitue aux manques,

Aux rendez-vous reportés,

Aux promesses oubliées,

Et on appelle ça de l’amour.

À force de répéter les mêmes schémas,

On finit par les normaliser.

Ce qui nous faisait souffrir au début

Cesse de nous surprendre.

On apprend à vivre avec.

On ajuste nos attentes.

On réduit nos besoins.

On s’adapte.

On reste,

Non pas parce qu’on est bien,

Mais parce que c’est familier.

Parce que le connu rassure,

Même lorsqu’il fait mal.

Parce que partir demande parfois plus de courage

Que supporter.

Alors on justifie.

On excuse.

On minimise.

On dit qu’il est fatigué.

Qu’il traverse une période difficile.

Qu’il n’a jamais appris à aimer autrement.

Qu’il faut être patient.

Qu’il finira par changer.

Et pendant ce temps,

On attend.

On attend un effort.

Une attention.

Une preuve.

On attend une version de la relation

Qui existe surtout dans notre espoir et surtout dans notre tête.

On attend tellement

Qu’on ne remarque plus tout ce qu’on perd en chemin.

On attend que ça change

Sans jamais poser de limite.

Parce que poser une limite,

C’est risquer de perdre ce qu’on a.

Même lorsque ce qu’on a

Nous rend déjà malheureux.

Alors on se tait.

On encaisse.

On fait semblant.

On accepte des comportements

Qu’on n’aurait jamais tolérés autrefois.

Et lentement,

On se perd dans quelque chose

Qui ressemble à l’amour,

Mais qui ne l’est pas.

Parce que l’amour ne te fait pas vivre dans l’incertitude permanente.

Il ne te laisse pas constamment te demander

Où tu en es.

Il ne te pousse pas à demander

Du respect,

De l’attention,

Ou de la considération.

L’amour ne te réduit pas.

Il ne te demande pas de devenir plus petite

Pour laisser l’autre prendre toute la place.

Il ne te force pas à t’adapter

Jusqu’à disparaître.

Il ne te demande pas de sacrifier ton estime de toi

Pour préserver une relation.

Pourtant,

Beaucoup d’entre nous confondent amour et attachement.

Parce que l’attachement peut être intense.

Il peut être obsessionnel.

Il peut même devenir douloureux.

Et cette douleur,

On la prend parfois pour une preuve de profondeur.

Comme si souffrir davantage

Signifiait aimer davantage.

Comme si l’amour devait forcément coûter quelque chose.

Mais ce qu’on accepte par habitude

N’est pas toujours de l’amour.

Parfois,

C’est juste la peur de recommencer ailleurs.

La peur du vide.

La peur de la solitude.

La peur de découvrir qu’on s’est battu pendant des années

Pour conserver quelque chose

Qui ne nous rendait plus heureux depuis longtemps.

Et quand l’habitude prend toute la place,

L’amour ne fait pas de bruit en partant.

Parce qu’en réalité,

Il est souvent parti bien avant nous.

Ce qui reste alors,

Ce n’est pas l’amour.

C’est seulement l’habitude

De continuer à attendre.

À propos de l’autrice

Sans anesthésie est une chronique hebdomadaire de Johane Joseph (JJ Gaïana), infirmière, auteure et éditrice haïtienne, fondatrice des Éditions Cérébrale. À travers ses textes, elle explore sans détour la littérature, les émotions humaines, la société haïtienne et ces réalités intimes que l’on tait trop souvent. Une parole libre, lucide et sans filtre, à retrouver chaque semaine.

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3 responses to “Sans anesthésie (1) : Ce qu’on confond avec l’amour — la chronique de Johane Joseph”

  1. Avatar de Maguy pasta
    Maguy pasta

    Est-ce de l’habitude où il y a encore un soupçon d’amour.
    De l’habitude peut-il naître ou renaître de l’amour ?

    1. Avatar de Joseph Johane
      Joseph Johane

      L’habitude peut cacher un amour devenu silencieux, comme elle peut remplacer un amour disparu.
      Oui, de l’habitude peut renaître l’amour, à condition qu’il reste une envie sincère de se retrouver. Sinon, seule la routine demeure.
      Le ́ défi est donc de se demander: « Si toute cette habitude disparaissait demain, est-ce que je choisirais encore cette personne ? »

  2. Avatar de Josué Kotga
    Josué Kotga

    C’est une réalité ambiante.
    Cette pauvreté là est peu connue du public.
    Pourtant, elle impacte négativement sur le cours des évènements.

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