Les blessures les plus profondes ne sont pas toujours celles que l’on voit. Certaines naissent d’une phrase répétée, d’une remarque blessante, d’une humiliation banalisée ou d’un jugement prononcé sans mesurer son impact. Elles ne laissent ni cicatrice visible ni trace apparente, mais s’installent durablement dans l’estime de soi, la confiance et la manière d’habiter le monde. Dans cette troisième chronique de Sans anesthésie, l’auteure haïtienne Johane Joseph (JJ Gaïana) explore avec finesse la violence silencieuse des mots et les marques qu’ils peuvent laisser longtemps après avoir été prononcés. Un texte lucide sur ces blessures intérieures que les excuses ne suffisent pas toujours à guérir.
Les blessures invisibles que les mots laissent derrière eux
Les excuses viennent souvent trop tard. Parce que certaines phrases ne s’effacent pas. Elles s’installent. Cette semaine, Sans anesthésie ausculte ce qui reste après les mots qui blessent.
On dit que les mots réparent.
Qu’il suffit de parler.
D’expliquer.
De reconnaître ses torts parfois.
De demander pardon avec assez de sincérité pour effacer ce qui a été brisé.
Mais certains dégâts vont plus loin que les phrases.
Parce qu’il existe des mots qui détruisent lentement.
Pas dans le bruit.
Pas toujours dans la colère.
Souvent dans la répétition.
Une remarque sur ton corps.
Une humiliation déguisée en honnêteté.
Une comparaison glissée comme une simple observation.
Une phrase lancée pendant une dispute
Et qui reste des années après celui qui l’a dite.
Au début, on fait semblant que ça ne touche pas.
On rit nerveusement.
On répond “ce n’est rien”.
On se persuade qu’on est trop sensible.
Puis les phrases reviennent.
Encore.
Toujours au même endroit.
Et à force d’être atteinte au même endroit,
On finit par intégrer la blessure dans son identité.
Tu commences à éviter certains vêtements
Parce qu’on t’a appris à avoir honte de ton corps.
Tu t’excuses trop souvent
Parce qu’on t’a fait croire que tout venait de toi.
Tu surveilles ta manière de parler,
De rire,
D’exister,
Par peur d’entendre encore la même chose.
Les mots finissent parfois par devenir une voix intérieure.
Une voix qui continue le travail même quand la personne n’est plus là.
Et le plus cruel,
C’est que ceux qui blessent oublient souvent très vite.
Pour eux, ce n’était “qu’une phrase”.
“Un moment de colère.”
“Une blague.”
“Une vérité qu’il fallait entendre.”
Pendant que l’autre continue à revivre la scène
Dans sa tête, encore et encore.
Comme un disque usé qui refuse de s’arrêter.
Parce que certaines phrases ne quittent jamais vraiment celui qui les reçoit.
Elles s’installent dans les gestes les plus simples.
Dans la manière de se regarder dans un miroir.
Dans la difficulté à croire quelqu’un qui dit :
“Tu es belle.”
“Tu es capable.”
“Tu mérites mieux.”
Car lorsqu’on a été diminué trop longtemps,
La tendresse finit parfois par sembler suspecte.
Alors oui, on peut demander pardon.
On peut essayer de réparer.
On peut regretter sincèrement.
Mais les mots ne guérissent pas toujours
Ce que d’autres mots ont abîmé.
Parce que certaines blessures ne saignent pas.
Elles s’installent discrètement dans l’estime de soi.
Elles changent la façon d’aimer,
De faire confiance,
De se laisser approcher.
Il y a des mots qu’on dépasse.
Et il y a ceux qui s’installent.
Silencieusement.
Définitivement parfois.
Et le plus dangereux,
Ce ne sont pas toujours les insultes violentes.
Ce sont parfois les phrases répétées avec assez de douceur
Pour qu’on finisse par croire qu’elles sont vraies.
À propos de l’autrice
Sans anesthésie est une chronique hebdomadaire de Johane Joseph (JJ Gaïana), infirmière, auteure et éditrice haïtienne, fondatrice des Éditions Cérébrale. À travers ses textes, elle explore sans détour la littérature, les émotions humaines, la société haïtienne et ces réalités intimes que l’on tait trop souvent. Une parole libre, lucide et sans filtre, à retrouver chaque semaine.





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